Elle offre son rein à sa patronne et se fait virer

Amanda regardait son mari avec mépris. Il ne comprenait rien, décidément il ne comprenait jamais rien. Depuis dix-sept ans qu’ils étaient mariés, Amanda avait souvent eu l’impression de porter leur couple à bout de bras, mais jamais autant qu’en ce jour.

Elle en concevait de la tristesse, de la colère, de l’agacement, mais surtout, du mépris pour ce mari toujours en décalage. Toujours à contrecourant. S’enthousiasmant dans les moments appelant le recueillement, se terrant lors des célébrations.

Et aujourd’hui, qu’entre tous les jours, elle avait, plus que jamais, besoin de son avis, et plus encore de son appui, il restait à la fixer bêtement. En souriant.

Elle venait de lui annoncer qu’elle allait offrir son rein à sa patronne et cet abruti la fixait sans rien dire, sans rien dire en souriant.

– Tu trouves que c’est une mauvaise idée ?

Les yeux d’Alessandro s’agrandirent et Amanda devinait les rouages de son cerveau en action.

– Tu proposes de te faire amputer d‘un rein et tu me demandes si je trouve que c’est une bonne idée ? Attends, je vais regarder dans un dictionnaire la définition d’amputer. J’ai peut-être mélangé avec amplifier ou emprunter.

Et voilà, voilà, encore à faire le malin, le petit mariole qui sait tout mieux que tout le monde avec ses petites formules à l’emporte-pièce.

– Pas la peine de vérifier. Surtout, si tu avais un dictionnaire dans la tête, tu saurais qu’on ne dit pas « amputer » pour un rein.

Alessandro observa sa femme et ressentit une fatigue infinie. Décidément, elle ne comprenait jamais ses sorties. Elle prenait au premier degré ses vannes et cherchait invariablement l’humour dès qu’il était un peu sérieux. Et aujourd’hui, entre tous les jours, alors qu’elle venait de lui proposer le plan le plus stupide du siècle, elle s’arc-boutait sur des détails et le comprenait de travers, comme toujours.

– Tu as raison. On parle d’ablation dans ce cas. Mais, comment te dire, vu la nature de l’opération, puisqu’on parle quand même de DONNER un morceau de toi-même à ta patronne, il m’a semblé, je dis bien semblé, que le terme d’AMPUTATION était plus représentatif de cette folie !

Alessandro avait démarré sa phrase, bien assis dans le canapé, arborant un petit sourire ironique et l’avait terminée debout, aboyant une colère compréhensible, mais totalement disproportionnée selon sa femme. S’en fut trop pour Amanda. Elle qui s’était juré que la discussion ne prendrait pas le chemin de toutes leurs discussions, s’approcha de son mari pour lui éructer, à quelques centimètres du visage :

– Tu ne l’as jamais aimé ! Tu as toujours détesté Selma. Parce qu’elle me considère, parce qu’elle a toujours été gentille avec moi, parce qu’elle me comprend et me respecte.

Les muscles du cou d’Alessandro étaient gonflés, ses veines saillantes prêtes à craquer. À tel point qu’il ressentit cet état de tension qui frisait parfois la folie chez lui. Cette simple pensée l’aida à se relâcher et il parut se dégonfler comme une baudruche. La colère était passée, ne restait que ce sentiment diffus, mélange de honte, de surprise et, même s’il ne se le serait jamais avoué, de plaisir.

Alessandro, de retour dans le canapé, regarda Amanda un long moment, elle qui était toujours dans cette posture de nervosité et de colère. Comme le silence d’Alessandro se prolongeait, elle finit par retomber aussi. C’est le moment qu’Alessandro attendait pour reprendre :

– Si tu appelles te considérer, te faire travailler à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, sans te payer plus, alors oui, elle te considère. Si tu penses que t’inviter à l’anniversaire de son mari, pour que tu fasses le service, c’est de la gentillesse, alors elle est gentille. Et si, enfin, décider chaque fois, partout, tout le temps ce qui est bon pour toi et ce que tu aimes, c’est te respecter, alors elle te considère, t’aime et te respecte plus que n’importe qui, j’en conviens.

Et voilà, il recommence, songea Amanda.

Elle va encore prendre ça au premier degré, pensa Alessandro.

Les deux se levèrent et remirent au lendemain la discussion. Ils se connaissaient suffisamment pour ne pas dépasser leurs limites respectives. Sans cette lucidité commune dans l’aveuglement, leur couple aurait sombré ou fini aux urgences depuis longtemps.

*

Alessandro trempait sa tartine dans son café. Il aimait ce moment par-dessus tout. Le dimanche matin, et le dimanche matin uniquement, il se tartinait une demi-baguette et trempait allègrement son pain beurré dans son bol. Amanda ne supportait pas cette habitude, aussi est-ce le moment qu’elle choisit pour lancer :

– C’est décidé, je donne mon rein à Selma.

Alessandro fixa un long moment Amanda, perdu. Lorsqu’il reprit contenance, il observa son bol. C’était raté. La tartine était toute molle, et le beurre formait beaucoup trop de taches de gras à la surface du café. Son plaisir s’était envolé.

Il réalisa alors que sa femme venait de lui annoncer qu’elle allait donner un rein et lui en était à se désoler du nombre de taches de gras dans son bol de café.

Si Amanda ne comprenait jamais ses changements d’humeurs, son air d’être toujours à contre temps, c’est qu’il aurait fallu être dans sa tête pour les comprendre.

À la suite de son constat, Alessandro eut terriblement honte. Et de fait, son humeur changea du tout au tout.

– Ma chérie, je comprends que tu veuilles aider Selma. Mais ne voudrais-tu pas laisser passer quelques jours de réflexion ?

Le ton, qu’il imaginait tendre, compatissant, empathique, sonna à Amanda comme une moquerie.

– Oui, tu veux que j’attende quoi en fait ? Que le rein qui lui reste tombe en panne aussi ?

– Juste quelques jours.

– Non.

– Bien, si ta décision est prise, je la respecte.

Il était allé voir sur internet ce qu’une ablation de rein pouvait engendrer. Il en avait retiré qu’avoir deux reins était aussi utile que d’avoir deux nez. Un rein suffisait largement à une vie entière. Sa femme pourrait continuer à lui ruiner ses dimanches matin aussi longtemps avec ou sans deuxième rein. Le seul désagrément viendrait de l’opération et du choc post opératoire, mais après tout, si sa femme le voulait.

Amanda qui fourbissait ses arguments en resta muette de surprise. Mais, trop impliquée dans son personnage, elle n’arriva pas à redescendre, à ouvrir les vannes, et resta murée dans le silence.

– Bien, puisque tout est réglé, je te propose d’appeler Selma aujourd’hui non ? Le plus tôt cette affaire sera réglée, le plus tôt nous pourrons rependre une vie normale.

– Je fais ce que je veux et je lui annoncerai la nouvelle lundi matin !

*

Selma était déçue. Elle avait instillé l’idée dans la tête d’Amanda depuis 3 jours. Selma s’était attendue à être appelée samedi soir, dimanche au plus tard. Il était 10h10 lorsque Amanda, en entrant dans le bureau lui expliqua, avec un air de conspirateur, comme si elle allait surprendre sa patronne, ce que Selma savait déjà.

Selma s’était entrainée tout le week-end pour pleurer au bon moment. Elle avait du mal à interpréter correctement les expressions faciales des autres. Elle lisait très mal la douleur, la tristesse. Elle arrivait à comprendre la joie, lorsqu’elle était nette. Toutes les émotions intermédiaires l’ennuyaient. Chez les autres.

Mais il lui parut qu’elle avait respecté un timing cohérent puisqu’Amanda fondit en larmes en retour. Selma se demanderait longtemps pourquoi. Après tout, seule Selma était malade. Seule Selma risquait de mourir, alors pourquoi Amanda pleurait-elle ?

Toujours est-il qu’elles réglèrent les détails dans les 10 minutes qui suivirent. Amanda devait se prêter à des examens poussés et Selma était porteuse de deux mauvaises nouvelles :

– La mutuelle que Selma avait choisie pour ses employés était assez faible et ne rembourserait pas tous les examens.

– Certains des examens ne pourraient se faire en dehors des heures de bureau et Amanda n’ayant plus de congés, elle devrait poser des congés sans solde.

Selma observa le visage d’Amanda et en déduisit, à juste titre, que cela n’allait pas. Alors elle ajouta :

– Ne t’inquiète pas, j’accepte bien sûr que tu poses des jours sans soldes.

Et elle reprit le déroulement des jours et des semaines à venir.

Amanda, sonnée, retourna dans son bureau. Quelque chose allait de travers dans ce monde.

Elle entendait Alessandro lui expliquer avec le plus grand sérieux qu’elle devait déjà s’estimer heureuse que sa patronne lui laisse un rein. Ce qu’elle avait pris pour une forme d’humour noir allait-il s’avérer prémonitoire ?

Amanda, née dans une famille où les femmes étaient scrupuleusement, méticuleusement, inlassablement, exploitées par les hommes, avait rassemblé toutes ses forces pour ne pas tomber sous la coupe d’un mari. Elle s’était juré de ne pas reproduire le schéma familial et si Alessandro était énervant, insupportable, parfois à la rendre folle, il la respectait et leur couple, aussi bancal soit-il, reposait sur des inaptitudes au bonheur réparties entre eux deux.

Elle avait dépensé toute sa méfiance pour son couple et lorsqu’elle avait trouvé ce travail, elle n’avait plus de force pour lutter. Et surtout, n’avait pas vu venir la menace. L’exploitation était toujours là, mais pilotée par une femme.

Lorsque Amanda avait cru comprendre la réalité de sa situation, elle avait préféré, inconsciemment surement, l’ignorer et faire contre mauvaise fortune bon cœur puisqu’elle avait bon cœur.

Mais là, à 10h35 ce lundi matin, alors qu’elle venait d’offrir un de ses reins à sa patronne, cette histoire de jours sans soldes, d’examens non remboursés, déchira le voile.

Alessandro avait raison. Cette saleté l’exploitait au-delà du raisonnable. Elle avait retrouvé sa zone de confort, s’y était coulée, lovée, mais le coup qu’elle venait de prendre était plus qu’elle n’en pouvait accepter.

N’étant pas impulsive de nature, elle décida d’attendre le lendemain pour demander des explications à Selma. Et puis, elle voulait en parler avec Alessandro. Peut-être qu’ils pourraient passer une bonne soirée à rire de « sa sorcière de patronne » comme il l’appelait lorsqu’il avait un peu trop bu.

*

– Je ne comprends pas ce qui te choque, avait négligemment laissé tomber Alessandro.

– Tu, tu ne comprends pas ce qui me choque ? Elle me fait payer mes examens !

– C’est encore ton rein non ? Tant que c’est ton rein, finalement, c’est normal que tu payes. Imagine que ton rein soit pourri. Pourquoi devrait-elle payer pour un rein pourri qu’elle refusera ? Tu n’es pas très logique.

Alessandro tenait une forme exceptionnelle, il était de la meilleure humeur qui soit et entendait bien s’amuser avec ce rebondissement proprement hallucinant. Il ne comprenait pas que sa femme ne voyait pas qu’il plaisantait et continua sur le même mode lorsque Amanda insista :

– Mais elle refuse de me payer pendant l’intervention et pendant la convalescence. Ça, c’est inacceptable non ?

Alessandro nota au passage que sa femme était déjà prête à renoncer au remboursement des examens. Et reprit :

– Elle ne va pas te payer à rien faire toute ta vie parce que tu lui donné un rein ? Alors c’était ça ton idée ? Tu lui donnes un rein et tu prends ta retraite ? Tu m’étonnes que tu sois déçue. Tu avais placé la barre un peu haute je trouve.

Amanda en aurait mangé son chapeau si elle avait porté des chapeaux. Elle était entourée de fous et de salauds, c’était la seule explication.

Elle aurait dû lire sur le visage de son mari, la moquerie. Et Alessandro aurait dû interpréter les traits dévastés de sa femme pour ce qu’ils étaient : les révélateurs de son angoisse.

Mais ils continuèrent sur le même ton et le lendemain, Amanda acceptait tout. Donner son rein à sa patronne allait lui couter dans les 1500 euros. Elle n’avait pas formulé la réalité aussi clairement, sinon, elle eut peut-être fait marche arrière.

Quelques semaines plus tard, elle se fit opérer. La greffe prit parfaitement. Les deux patientes récupérèrent lentement.

Alessandro, désespéré du choix final de sa femme, ne comprenait toujours pas comme elle avait pu accepter après leur dernier échange. Mais il fit, lui aussi, contre mauvaise fortune bon cœur. Et après tout, sa femme était la seule à plaindre.

Lorsqu’il l’embrassa, tendrement, il se recula, la regarda très bizarrement.

– Parle un peu pour voir ?

– Tu veux que je dise quoi ? Et puis recule-toi, tu es trop près.

Alessandro se mit à rire. Il partit d’un rire gargantuesque qui dura encore et encore.

– Oh non, ce serait trop beau. Attends, je reviens.

20 minutes plus tard, il revint. Son visage était totalement ravagé. Il ne pouvait plus s’arrêter de rire.

– Ahahah quand tu vas savoir. Ahahahaha. Ah non, mais je te jure, ahahah. Il y a un dieu, c’est sûr, il y a un dieu. Un dieu farceur mais un dieu ahahaha.

Amanda se mit à sourire, puis rire aussi, emporté par son mari, mais elle restait inquiète. De quoi parlait-il ?

– Ma chérie, il faut que je t’avoue quelque chose que je ne t’ai jamais avoué. En 17 ans de mariage.

Il n’allait quand même pas lui annoncer qu’il l’avait trompé ? Pas sur son lit d’hôpital. Il n’était pas comme ça, pas lui.

– Tu pues de la gueule ma chérie.

Amanda, interdite, ne sut quoi répondre tandis qu’Alessandro repartait à rire , essayant de formuler :

– Enfin, tu puais de la gueule. Ah non, mais tu peux le croire ça. Tu peux le croire dis ?

– Mais quoi ?

– Que les reins, dans certains cas, peuvent donner mauvaise haleine ?

– Oui et alors ?

Et alors, t’as refourgué le rein qui refoulait à l’autre salope ahahaha. Je suis allé lui dire bonjour, et, ahahaha, elle pue de la gueule, t’as jamais senti ça !!!! Ah elle est pas près de te payer tes jours sans soldes.

Et voici la réalité…

Elle offre son rein à sa patronne et se fait virer

Une bagarre éclate à cause d’une coupe de cheveux ratée

GUILLAUME – SAMEDI – 14H00

« Du sommet de la montagne, vous dominez les autres. Les autres sont votre royaume. Vous êtes inattaquable. Vous êtes la montagne. Prenez 3 longues inspirations et répétez mentalement avec moi : je suis une montagne, rien ni personne ne peut me dépasser. …. puis lentement, tranquillement, soufflez. » La voix qui lui parle, celle d’un professionnel du développement personnel, à n’en pas douter, est apaisante et pleine de cette sereine énergie qui vous promet l’élan salvateur. Guillaume souffle lentement et tranquillement. Sur le quai de la station Madeleine, il a l’exacte sensation d’être au sommet d’une montagne et de dominer les autres. Les autres étant constitués en l’occurrence de grappes de touristes japonais – ou chinois, pour Guillaume c’est pareil – et de familles en excursion shopping.. « Je suis une putain de montagne comme t’as pas idée » reprend mentalement Guillaume pendant qu’une agréable mélodie feng shui à vertus relaxantes envahit le casque haut de gamme relié à son iPhone. Écrasé dans la rame 3 de la ligne 8, compressé entre le cul massif d’un quinquagénaire probablement provincial et le sac à dos Eastpack d’un adolescent probablement boutonneux, asphyxié par l’haleine douteuse d’un anonyme alcoolique, Guillaume est une montagne.

MARCO – SAMEDI – 14H00

Après une courte pause solitaire et bien arrosée, à la santé de cette traînée de Valérie, Marco retourne tranquillement au salon. Valérie l’a largué avec pertes et surtout fracas le week-end dernier, et la semaine a été un calvaire. C’est probablement un peu de la faute de Marco tout ça, mais faut pas pousser non plus : on tire pas un trait définitif sur 4 ans de vie commune et des projets plein la tête pour une bête histoire de fellation. D’autant plus que Valérie n’avait rien à voir avec la fellation en question. C’est d’ailleurs ce que lui avait opposé Marco entre deux hurlements mais ça n’avait pas trop marché puisque Valérie s’était fendue d’un judicieux « Justement, connard. », avant de le virer de leur appartement commun. Tout ça pour dire que Marco revient d’un pas plein d’une absence totale d’allant vers ce putain de salon de merde qui l’emploie en tant que garçon coiffeur. Marco est garçon coiffeur par dépit : le principal de son collège lui avait donné le choix entre CAP coiffure et CAP chaudronnerie. Comme Marco, à l’instinct, voyait plus de débouchés dans le cheveu que dans le chaudron – tout le monde a des cheveux, mais assez peu d’individus disposent d’un chaudron personnel, avait analysé avec justesse Marco – il avait pris coiffure. Marco coupe des cheveux depuis bientôt 20 ans, et il déteste ça chaque jour un peu plus. Et tout spécialement aujourd’hui, puisque aujourd’hui c’est le dernier jour d’une belle semaine pourrie qui a commencé lundi, par un déménagement aussi expéditif qu’un missile sol-air nord-coréen. Valérie a été d’une aide précieuse en balançant ses effets personnels par la fenêtre, du haut de leur 4ème sans ascenseur. Le problème des déménagements, ce n’est pas tellement d’où on part, mais où on arrive, et dans ce cas précis, Marco était arrivé dans la cuisine du studio de David, quelque part au-dessus de la Courneuve, dans un immeuble délabré qui puait le squat et qui craignait tellement que les habitants ne fermaient même plus leur porte à clés. De toute façon les verrous étaient pourris. Marco dort donc depuis une semaine sur le carrelage froid et à la propreté toute approximative de la cuisine de David, dans un sac de couchage Quechua, la tête à 40 cm de la poubelle. Autant dire qu’il ne faut pas trop le faire chier.

GUILLAUME – SAMEDI – 15H32

« La force intérieure qui émane de votre être est l’incarnation de votre volonté. Vous êtes un prédateur. Croisez les regards et observez le respect que l’on offre à votre assurance. Marchez d’un pas mesuré en constatant ce respect… Et maintenant, vous allez » Guillaume coupe la voix dans son élan en appuyant sur le bouton pause de son casque, puis retire le casque en question pour mieux entendre ce que lui dit le vendeur de cette chic boutique de confection pour hommes qui s’évertue à attirer son attention et qu’il toise depuis quelques secondes. Certainement des conneries mais bon. «  … est arrivé si vous voulez bien passer à l’essayage pour vérifier les retouches ? ». « OK » dit Guillaume en essayant d’adopter le ton d’Arnold Schwarzenegger dans Terminator I. Guillaume est venu chercher LE costume.  : il y a 3 ans, il avait levé près de 3 millions d’euros sur une idée de génie : « U.Me », pour « Unfriendzone Me », une app dispo sur Androïd et iOS d’une déconcertante simplicité d’usage et à l’utilité évidente : faire sortir l’utilisateur de la « friendzone », cette fameuse zone dans laquelle vous êtes trop amis pour coucher. Génie. La demande était énorme. Les premières itérations de U.Me, basiques, répondaient selon Guillaume aux préceptes du MVP, le Minimum Viable Product : ça marche assez pour sortir et on perfectionne de versions en versions en fonction des retours utilisateurs. Rien qu’à l’idée de penser comme ça, Guillaume était fier de lui. Unfriendzone Me n’avait pas été un fiasco, Unfriendzone Me avait été un cataclysme. La première version agrégeait tous vos contacts – Facebook, Linkedin, Twitter etc… – et leur envoyait automatiquement un message explicite : « Salut, on passe de la friendzone à la fuckzone ? ». Bon, c’était une première version, c’était du work in progress et il manquait plein de trucs. Par exemple, on ne pouvait pas exclure certains contacts de l’envoi, l’application ne se posait pas la question de savoir si vous étiez célibataire ou en couple, pas plus qu’elle ne s’interrogeait sur vos orientations sexuelles, ni sur celles des contacts qui recevaient le message. En une semaine, U.Me a ruiné la vie personnelle de la plupart de ses premiers utilsateurs.  Du mec marié grillé par sa femme via le message reçu par le témoin de leur mariage et meilleur ami du couple, à l’avocate en vue, réputation professionnelle atomisée par le consternant  DM envoyé à tous les associés de son cabinet, en passant par le blogueur influent, au business plan saboté par une simple pression sur « envoyer ». Quand l’essentiel de vos contacts pros se voient proposer d’entrer avec vous dans la fuckzone, il s’avère problématique d’entretenir des relations d’affaire crédibles et pérennes.

L’application U.Me. avait été retirée des app stores en moins d’une semaine.

La presse fut unanime : c’était de la merde.

Surtout, Guillaume et ses associés se faisaient trainer de procès en procès, qu’ils avaient tendance à perdre. Maigre consolation : l’expression « #DansLaFuckzone » fit un temps les beaux jours des réseaux sociaux.

Mais comme Guillaume était de la race de ceux qui s’accrochent et rebondissent, des Phoenix qui renaissent encore et toujours à la moindre parcelle d’espoir parce que l’espoir c’est la vie, et la vie c’est cette étincelle qui dit oui à demain, la vie c’est se battre avec les ongles avec les dents, et mettre un pied devant l’autre, pour marcher vers le destin que l’on lutte pour mériter, Guillaume avait décroché un poste d’évangéliste numérique dans une méga grosse boîte. Bon, c’était surtout parce qu’il connaissait un type aux RH, mais il avait eu le poste.  En entretien, il avait raconté n’importe quoi sur à peu près l’ensemble de son parcours – notamment sur les 3 ans de gestation de Unfriendzone Me et sur la débâcle qui en avait suivi – s’arrangeant toujours pour s’offrir le beau rôle sans trop forcer. C’était un art et c’était le sien.

Donc Guillaume a besoin d’un nouveau costume.

Quelque chose de classe, ajusté, qui mette en valeur sa silhouette impeccable. Le genre de costume casual chic qui respire la confiance. En l’essayant devant le miroir en pied de la boutique, Guillaume prend des poses de mec cool qui vient de sceller un deal à plusieurs millions d’euros, puis essaie celles du mec cool qui vient d’accepter une promotion chez Google, pour terminer par la pose du mec cool qui vient de proposer une idée révolutionnaire qui va impacter le business de la boîte sous l’approbation du board dans son entier. Le costume lui va comme un gant. Ça tombe bien, Guillaume commence lundi et tout doit être parfait.

MARCO – SAMEDI – 15H32

Quand il y réfléchit, mais c’est pas facile, Marco constate que ça fait près d’une semaine qu’il n’a pas débourré, et ce samedi après-midi de chiotte ne fait pas exception. Marco a composé le menu de son déjeuner avec soin : 5 demis au comptoir de ce rade de quartier tout pourri à quelques dizaines de mètres du salon de coiffure où il officie, plus un pétard discret sur le chemin du retour. En rotant le plus discrètement possible son houblon de mi-journée, Marco tente de se concentrer sur les péroraisons de sa cliente. Une vieille habituée qu’il surnomme « l’autruche », parce qu’elle a un certain embonpoint mal caché par un manteau de fourrure noire et surmonté par un long cou ridé, le tout couronné par une chevelure de plus en plus discrète. Le truc incoiffable quoi. Marco la déteste et résiste mal à l’envie de faire n’importe quoi avec le peu de cheveux qu’il a sous les ciseaux. L’autruche s’admire dans le miroir tandis que Marco s’affaire et tente de donner le change. Il n’a aucune idée de ce qu’il est en train de faire. Le reste de la coupe se déroule dans un vague brouillard. Avec un reste d’automatisme professionnel, Marco tend le miroir et montre la nuque de l’autruche. « C’est joli comme ça, ça vous va bien, ha ben voui. » dit Marco en pilote automatique en se demandant si elle va remarquer que rien n’a de sens dans la composition capillaire qu’il vient de commettre. Quand elle acquiesce, Marco ricane et titube. Le sèche-cheveux qu’il tient dans la main vient s’écraser sur le sol, au ralenti. Le cerveau vaporeux de Marco se demande amusé comment c’est arrivé, tandis que l’essentiel du salon sursaute et que le regard de la gérante – une brune acariâtre qui ne fout rien mais fait chier toute la journée – se pose avec noirceur sur la pathétique scène. Malaise. Marco est quand même sacrément torché, ça va finir par se voir.

GUILLAUME – SAMEDI – 16H58

« Vous êtes le dominant. Personne ne peut stopper votre course. Vous avez la maîtrise totale de votre environnement. Ressentez les émotions qui vous entourent, laissez-les vous inspirer, accédez au contrôle total de l’autre. Vous le comprenez, vous l’aimez, vous vous aimez. Vous êtes l’autre et l’autre est vous. Vous n’êtes qu’un et cet un est votre tout… » Guillaume appuie sur pause, d’abord parce qu’il n’est pas certain de tout comprendre à ce que lui dit la voix, et puis parce qu’il est arrivé et qu’une grande brune assez bonne dans le genre MILF austère lui demande s’il a rendez-vous et qu’elle n’aime pas trop répéter les questions, ça se voit. Guillaume n’aime pas ce salon de coiffure. Le truc low cost industriel, il sait trop comment ça marche : tu crées une chaîne de salons à ton nom mais rien ne garantit l’expérience client à tous les points de contacts. Faut pas prendre Guillaume pour un con. Seulement Guillaume – et ça le fait bien chier – n’a plus les moyens de se payer une coupe dans un salon hype. Ça fait trois ans qu’il rame, et il a tout claqué dans son costume de marque qui lui va si bien. « Vous avez rendez-vous avec quiiii ? » demande la MILF en pointant un crayon dubitatif sur son carnet raturé. Émilie, croit se rappeler Guillaume. Alors il dit Émilie. La réponse est évidemment décevante : Émilie est malheureusement encore en pleine couleur, ça peut prendre un peu de temps parce qu’une couleur ça peut prendre un peu de temps, mais s’il veut Guillaume peut attendre ou sinon il y a Marc, qui est très bien. La MILF désigne un type qui glande sur son iPhone dans son uniforme blanc, avachi dans un fauteuil à shampoing.  Guillaume est à la limite de l’esclandre. Tout doit se passer nickel et le Marc, il le sent pas trop. Déjà, le principe de l’imprévu, Guillaume le sent pas trop, mais l’imprévu du genre garçon de coiffeur désoeuvré en plein rush du samedi après-midi, Guillaume a comme un doute.

MARCO – SAMEDI – 16H58

Marco envoie des sms rageurs à Valérie, puis des sms désespérés à Valérie, puis des gifs animés rigolos de saint Valentin à Valérie.  Il trouve ça formidable comme idée. Le dialogue est à sens unique puisque Valérie ne lui a jamais répondu de toute la semaine, mais pour Marco, c’est déjà un succès. Et si jamais elle était émue aux larmes par ce touchant montage de Robert Downey Jr envoyant un bisou avec des coeurs rouges rigolos qui sortent de sa bouche ? Ils pourraient tout reprendre comme avant et puis avoir des enfants, ou un chien, ou un chat, enfin un truc important qui scelle leur couple. Ils feraient une belle fête avec tous leurs amis et Marco l’embrasserait avec douceur sur la joue et porterait un toast à leur nouvelle vie et Valérie retiendrait une larme de joie, ce serait très joli et c’est à ce moment-là que Marco sent une désagréable vibration dans son épaule, causée par la gérante du salon qui le secoue sous prétexte de le sortir de sa torpeur ou le contraire, en lui murmurant à l’oreille qu’il y a un client pour lui, qu’il a de la chance, qu’il pourrait se respecter, qu’elle ne sait pas ce qu’il a mais qu’elle a honte pour lui et que mon Dieu il pue l’alcool c’est pas possible. Marco croit que c’est dans cet ordre-là mais il n’est pas complètement sûr sûr.

D’emblée il hait le type qui attend à l’accueil : le genre connard arrogant pressé beau gosse. Hors de question de jouer son boulot pour ce con, Marco va lui offrir une coupe impeccable. Pour qu’il s’en aille vite.

MARCO SAMEDI – 17H02

« C’est pas trop chaud ? »

Marco sait que c’est trop chaud, parce que lui il se brûle les mains alors qu’il est encore un peu bourré quand même. Guillaume répond que si. Marco fait « Et là ? » sans changer la température. Guillaume répond que c’est mieux mais que c’est encore un peu chaud quand même. Marco baisse de quelques degrés en rigolant intérieurement parce que les clients sont quand même super cons.

Marco avise la chevelure mi longue de Guillaume. Il ânonne « On fait quoi ? » avec difficulté. Guillaume lui montre un tas d’acteurs à grande variété capillaire sur son smartphone. Le truc n’aide pas du tout Marco. De toute façon, Marco sait faire trois coupes masculines : la coupe Playmobil, la coupe on rase tout et la coupe de jeune à la con. Guillaume décrit son besoin avec une patience qui lui fait honneur : « quelque chose qui puisse être très crédible en milieu pro, je commence un nouveau job lundi, et qui puisse aussi se déstructurer assez facilement en mode cool, parce que j’ai un rencard ce soir » et il fait un clin d’oeil à Marco dans le miroir. Marco acquiesce et se décide sur le champ pour la coupe Playmobil.

Guillaume commence à se détendre. Il a eu le dessus sur le garçon coiffeur, lui a communiqué sa volonté en termes précis. L’autre imbécile a eu l’air de comprendre et s’affaire en silence. C’est rare les coiffeurs qui bossent en silence. C’est respectable. Guillaume apprécie. Du coup ça lui donne envie d’engager la conversation, d’autant qu’il a des choses positives à raconter et que ça fait longtemps que ça n’est pas arrivé. « Je commence un nouveau job… un très beau poste dans une super boîte…. » fait Guillaume. Marco grommelle un vague « mmm » en retenant un rot. « … et j’ai super bien négocié. Gros salaire, avantages en natures. Le truc inespéré quoi… ». Guillaume s’esclaffe. Marco fait n’importe quoi côté gauche depuis 6 minutes maintenant mais demande quand même à Guillaume de bien vouloir rester immobile. Guillaume reprend avec aplomb : « … Tinder c’est magique quand même. Cette fille, je lui ai parlé lundi pour la première fois… ». Marco s’attaque au côté droit en se demandant comment rattraper le carnage du côté gauche, il fait « Ha oui. » et ressent une certaine lassitude mais s’accroche. Marco sera probablement viré à la fin de la journée, mais il fera sa plus belle coupe de la saison sur ce connard. Intarissable, Guillaume enchaîne : « … elle a viré son abruti de mec le week end dernier et elle me chauffe direct pour ce soir. Elles perdent pas de temps, hein ? ». Marco a fait « Ha ben tu m’étonnes. » et plus aucun de ses synapses n’a fonctionné. Il s’est mis à tailler avec entrain dans la chevelure de Guillaume. Il attaque désormais le dessus avec ferveur, épargnant la nuque, qui donnait à la coupe un petit côté mulet qu’il trouvait sympathique. Quelques minutes plus tard, il s’exclame « Et voilà, enculé ! » en jetant le sèche-cheveux à la gueule de Guillaume. Après un temps d’incompréhension, Guillaume se lève et pousse Marco avec une violence pas du tout contenue.

Les derniers mots intelligibles de Marco, maintenu par deux collègues, avant son renvoi pour faute lourde ont été « Touche pas à Valérie, Playmobil ! »

Et voici la réalité…

Une bagarre éclate à cause d’une coupe de cheveux ratée

Des cours de gym qui font froid dans le dos

C’est pas compliqué avec moi : c’est « Marche ou crève » !

On obtient pas des résultats satisfaisants si on donne pas tout ce qu’on a. Et quand je dis tout, c’est tout. Parce que les cours de gym, c’est pas la récréation de mémère… On saute pas à la corde en mode classe maternelle, on fait pas des pompes comme si on était le Pape qu’embrasse le sol après un petit tour en avion, on gaine pas comme il faut si on va se taper la petite binouze qui va bien après la douche… Parce que, comme je dis toujours à mes patients – oui, je les appelle « mes patients » parce que pour moi, ils sont tous malades – donc, comme je dis toujours : « No Pain, No Gaine » !

Bref, je suis partisan de la manière forte niveau sport. On en chie, on crache ses poumons, on a les muscles qui te font l’open-bar en acide lactique, on gerbe un bon coup après un entrainement – pour moi, gerber à la fin, c’est la vérité du sportif, aussi sûr que le soleil se lève à… euh… aussi sûr que… bref c’est la vérité du sportif – et on s’affale comme une grosse merde sur son plumard en attendant le lendemain pour recommencer. Purger le corps de toutes ses saloperies, oublier son cerveau pour retrouver sa part animale, évacuer la tension en bandant les muscles. Y’a pas photo : le sport, c’est le meilleur moyen d’être soi. Fondamentalement. Face à ton corps, pas de mensonge. Tu marches ou tu crèves. Et si tu crèves, tant pis, c’est que t’es pas digne de fouler cette terre.

Je sais, je suis radical. Ça dérange. Parce qu’on vit dans un monde de Bisounours, où il faut pas foutre de beignes aux gamins mal élevés, surtout pas dire un mot plus haut que l’autre… On manque cruellement de sincérité, on se dit pas les choses et on devient des mous du cul, des faibles du bulbe… Des sous-hommes, j’ose le mot ! Ouais ! On chouine, on se plaint, on refuse de se faire mal, on veut pas s’avouer qu’on vit entourés de faibles. Nous y compris. Enfin, moi, plus maintenant…

J’en ai fait partie, à une époque, du régiment des chiffes molles. J’étais un petit gros, essoufflé en deux temps trois mouvements, je fumais mes clopes de merde, là, je bouffais des chips et je ricanais comme un con avec les tocards près de la machine à café. Mais ça, c’était avant. Le jour où je me suis fait défoncer la gueule dans une petite rue déserte par trois abrutis en survêt’ qui voulaient me piquer ma thune… Putain… Le pif, les molaires, 3 côtes et 50 euros en moins. Ils m’ont pas raté, les salopards. Là, je me suis dit : « Jicé, mon gars, faut que tu te remplumes pour éviter la prochaine fessée ! ».

Deux ans plus tard, matez la bestiasse, les amis : 7,6% de masse grasse, des pectoraux de statue grecque, des abdos en béton armé, poils rasés même sur les couilles… L’athlète. Le vrai. Du coup, fatalement, j’ai arrêté mon boulot dans les assurances (putain, les assurances, quoi ! Le truc de pisse-froid pour ceux qui veulent se prémunir des « accidents de la vie »… mais la vie c’est une saloperie d’accident qui dure 85 piges bordel !). Et j’ai ouvert mon atelier de sculpture corporelle avec méthode brevetée. La méthode Jicé. Avec le petit C dans son rond, là… « Copyright ». Pas touche, propriété privée. Pour connaître la vérité sur ton corps, faut compter 180 euros par mois. Et c’est cadeau.

Au début, mon atelier, c’était plutôt l’hospice. Des vieilles tirées de partout, blindées de thune, qui se faisaient chier comme des rats dans leur hôtel particulier avec gouvernantes, majordomes et mari consanguin. Elles bougeaient pas les momies. Je me suis mis en mode gentil pendant quelques cours, mais ça m’a vite gavé.  Alors j’ai fait péter la vraie méthode Jicé.

Un matin, j’avais mes rombières qui levaient pas les genoux. Mais vraiment pas. La Danse des Canards à côté, c’était un entrainement de karaté… En plus, elles causaient chiffons et animaux domestiques. Moi, j’aime autant vous dire que savoir que Pépette le caniche abricot chiait mou depuis 10 jours, ça m’en touchait une… Et la goutte d’eau qu’a fait déborder le vase, c’est la vieille Dupont-Berricourt qui se plaignait que sa femme de ménage, Concepcion, astiquait pas le mobilier assez vite. J’étais derrière la vioque pendant qu’elle taillait un costard à sa bonniche philippine… Elle m’avait pas vu. Je me suis approché de son oreille droite et je lui ai fait péter du 100 décibels de ma plus belle voix de stentor.

« TU VAS ME FAIRE LE PLAISIR DE TE SECOUER LA RONDELLE ! SINON C’EST MOI QUI VAIS T’ASTIQUER ! »

Je sais pas si elle a pris ça pour une promesse crapuleuse, mais dans un premier temps, elle a surtout fait une mini-attaque. Bien fait pour sa gueule, je supporte pas qu’on s’en prenne au petit personnel. C’est mon côté Robin des Bois,  qui vole aux riches d’accord, mais pour le devenir ! C’est là que se situe la petite nuance entre moi et le renard en jupe verte…

Bref, la vieille a mal supporté ma petite interpellation, et j’ai dû la retenir quand elle s’est évanouie. Elle pesait pas lourd, la rentière, légère comme une plume dans mes bras XXL. Je sentais son palpitant qui s’affolait et j’avais moyennement envie d’avoir un cadavre sur les bras. Ça aurait fait tache dans le développement de mon atelier de sculpture corporelle. Alors je l’ai amenée dans le vestiaire pour qu’elle se remette de ses émotions. Et vu que je sentais qu’elle était en surchauffe, je l’ai collée sous une douche froide histoire de lui faire un petit choc thermique. Je peux vous dire que ça marche nickel : mamie a repris ses esprits en deux secondes. Comme quoi, c’était bien du cinoche tout ça. Vieille, feignasse et menteuse.

Du coup, elle a décidé de se barrer en me promettant de me coller ses avocats au cul, parce que, je cite, « il y a des témoins de votre comportement inacceptable ! ». Tu parles, morue, c’est ton comportement en survêtement qui est inacceptable !  Moi, je porterai plainte pour mauvaise volonté face aux pompes et aux exercices de cardio ! Du coup, je suis reparti m’occuper des autres vieilles qu’avaient certainement arrêté leurs abdos. Le chat est parti, les souris bavardent… Bingo ! Mon atelier s’était transformé en salon de thé du Rotary, avec en prime les regards outrés adressés à mon aimable personne. J’ai donc remis une petite couche de méthode Jicé, avec un subterfuge que j’utilise régulièrement face à de la mauvaise volonté.

Je me suis dirigé vers mon sac Everlast en cuir de veau retourné pour y prendre ma tondeuse à poils corporels. Celle qui me permet de retrouver ma peau de bébé partout où mère nature m’a doté des attributs des grands singes. Je l’ai empoignée et l’ai montrée à mes patientes…

« Vous voyez, mesdames, ceci est un Taser ! Si vous ne faites pas vos exercices avec l’implication qu’attend votre corps pour enfin devenir une arme de guerre, je vous balance des volts dans les bourrelets ! Et je vous promets que ça réveille ! »

J’ai démarré la tondeuse. Le petit crépitement ressemble à s’y méprendre au son de la batterie d’un appareil électrique puissant. Et il en faut de la puissance dans cette machine pour me ratiboiser le paillasson pectoral, la barbe et les roubignoles. Chaque fois que je me rase, je perds un kilo ! Les vieilles ont pas l’habitude, leurs bonshommes n’ont de poils que sur leurs vestes moisies que j’achèterais même pas chez Kilo Shop… Du coup, je peux vous dire qu’après un départ timide, elles ont compris ce que « sudation » voulait dire ! Mes vieilles ont commencé à se recouvrir de charmantes traces de sueur aux entournures – la vérité du corps, je vous dis ! – et elles n’ont pas cherché à me gruger. Au bout d’une heure de vrais exercices, j’ai compris qu’il fallait faire une pause dans l’atelier sculpture, car la moitié de mon effectif montrait des signes avancés de tachycardie.

Je me suis dit que c’était peut-être le moment de passer à la partie Cocktail de mon programme. Faut savoir que je me trimballe toujours avec une bonne dose de GHB sur moi. D’abord pour mon usage personnel, rapport au fait que ça libère des hormones de croissance qui stimulent mon développement musculaire. Et puis pour l’usage récréatif que je propose à des jeunes sportives croisées au hasard dans des troquets… Bon, là, mon idée, c’était pas vraiment l’usage récréatif : vu le petit scandale avec la mère Dupont-Berricourt, je me suis dit que ça ferait pas de mal de générer un peu de confusion chez les témoins de la scène. J’ai donc versé avec générosité et discrétion mon produit miracle dans une bouteille d’eau minérale, et je me suis transformé en porteur d’eau pour mes sportives. Un grand verre chacune. Cul sec. Et au vestiaire.

Quand la police est arrivée avec la Dupont-Berricourt qui n’avait pas décoléré, accompagnée de son bonhomme avec veste en tweed, j’ai compris que j’allais pas tarder à me retrouver au gnouf, à attendre de me prendre des coups de bottin sur la fontanelle. Mes autres patientes étaient en train de ronfler sur les bancs du vestiaire, à moitié à poil. Je me suis vivement défendu d’être responsable de cette exhibition de vieux corps décatis – j’ai des fantasmes mais pas ceux-là ! – en m’appuyant sur ma pédagogie du sport pour justifier leur béatitude. Alors, je me suis dit que ça me ferait pas de mal d’être moi-même un peu confus au moment de raconter les événements. Il me restait un quart de la bouteille d’eau minérale arrangée. Je l’ai sifflée pendant que les flics commençaient à me cuisiner…

J’ai dû subir une fermeture administrative de mon atelier de sculpture corporelle, avec accusation d’empoisonnement et de mauvais traitements à personnes âgées. Du coup, depuis quelques semaines, j’essaye d’enseigner ma méthode à une autre population, plus virile et plus aguerrie : dealers, braqueurs, quelques meurtriers par-ci par-là… En prison, je suis véritablement confronté à la vérité des corps. Mais je reste fidèle à mon crédo : avec moi, c’est « marche ou crève ».

Faut bien avouer que ça marche moins ces derniers temps. 

Et voici la réalité…

Des cours de gym qui font froid dans le dos

Paula n’a enfin plus peur des bananes

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu peur des bananes. Toutes les bananes. Ne me parlez pas de bananes naines, de bananes plantains, ni même des bananes à bières, toutes me faisaient le même effet. J’étais terrorisée par les bananes.

Rien que le nom, rien que d’entendre le mot banane, je commençais à transpirer. Vous me mettiez une banane sous le nez, je partais en hurlant. Oui, en hurlant. Cela m’a permis de noter que si les humains sont relativement compatissants lorsqu’une personne craint les araignées, les souris ou les serpents, le niveau d’empathie plonge dès qu’on explique avoir peur des bananes.

La réaction du quidam se décompose ainsi : d’abord, l’incrédulité « Ahaha, non tu plaisantes, t’as pas vraiment peur des bananes ?», « C’est une devinette, je dois trouver à qui tu fais référence ? C’est dans un film ? ». Ensuite vient l’envie de comprendre, sincère : « Mais pourquoi tu as peur ? Qu’est-ce qui te fait peur dans une banane » ? Suit le besoin de me convaincre que ma peur n’a aucune raison d’être : « Une banane, c’est mort. Tu ne peux pas te faire attaquer par une banane ». « Tu aurais peur des moustiques encore. Le moustique est le premier meurtrier dans le monde hein, loin, loin devant les araignées ou les serpents », « Et si on te l’épluche la banane, c’est pareil » ? Oui c’était pareil…. Toutes les questions évacuées, sans que ma peur des bananes n’ait été nullement atténuée, venait la moquerie : « Attention, planquez-vous, une banane » ! « Paula, ne bouge pas, tu as une banane sur l’épaule ». « Paula, Paula, cours ! Il y a une banane dans ta salade de fruits ». Dernier stade enfin, le mépris teinté d’agressivité et du besoin de blesser l’autre que ressent tout humain face à l’incompréhensible : « Dis, si tu allais chez un psy, ce serait remboursé par la sécu ? Avec nos sous ? Nos impôts c’est ça » ?

Ce que n’appréhendaient pas ces gens, tous ces gens, puisque les réactions étaient les mêmes de la part de ma famille, d’amis ou d’étrangers, c’est que cette incrédulité, je la partageais. Je comprenais totalement qu’avoir peur d’une banane était irrationnel. Pour avoir étudié à peu près toutes les phobies, j’en étais arrivée à la conclusion que ma phobie était aussi ridicule, ou disons irrationnelle que toutes les autres. Avoir peur des serpents ou des scorpions lorsqu’on vit dans les déserts est compréhensible. Quand on habite un appartement en plein centre de Paris ou de New York, cela n’a aucun sens.

J’étais une folle entourée de fous, car tout le monde ou presque a ses phobies, ou sa phobie. Mais ma folie ne cadrait pas avec celles des autres. Pendant vingt ans, j’ai dû m’expliquer, discuter, argumenter puis abandonner. Car tant qu’à lutter, je préférais encore lutter contre ma phobie que contre l’incrédulité.

Ce n’est pas comme si je cherchais à convaincre le monde que c’était normal. Merde, je ne suis pas débile, je le savais bien que c’était ridicule d’avoir peur d’une banane. Une banane ! Et pourquoi les bananes ? Pourquoi pas les autres fruits ? Parce que c’est une phobie connue la peur des fruits : la carpophobie. C’est classé dans les troubles du comportement alimentaire. Comme anorexique ou boulimique. Si j’avais été anorexique, boulimique, ou même totalement carpophobe, on aurait cherché à me comprendre. J’aurais été dans la catégorie des malades mentaux normaux. Qu’on connait, qu’on maitrise. Mais bananophobe, ça ne ressemblait à rien.

Je pouvais me gaver de pêches, de cerises, d’abricots, mais pas approcher une banane. J’adorais les fruits d’ailleurs, mais les bananes continuaient à me faire crever de trouille. Et me rendaient très agressive. Le jeu favori de mes camarades d’école, d’université ou de travail consistait à me mettre une banane sous le nez. Généralement par surprise. Mais cette peur des bananes me rendait terriblement agressive. Lorsqu’à la cantine, le petit Eduardo m’a écrasé une banane sur le visage, j’ai saisi le premier objet que j’ai trouvé et j’ai frappé Eduardo. J’avais pris une fourchette et je l’ai plantée dans le bras. De ce jour, on m’a laissé tranquille à l’école. À la maison par contre, tout le monde a passé la démultipliée. Rendez-vous chez le psy deux fois par semaine.

Ah, les psys. Les psys pour enfant. Que cela fasse du bien de parler, de temps en temps à quelqu’un, je n’en doute pas. Que cela aide même lorsque le médecin a des qualités humaines rares, je confirme. Mais cette idée qu’en voyant la même personne pendant quinze ans, personne généralement aussi malade que son patient, et souvent totalement inapte à l’écoute, on puisse arriver à autre chose qu’à un partage de névrose, ça j’en doute. Surtout quand vous venez avec la peur des bananes.

L’avantage c’est que là où un amateur aurait éclaté de rire, j’ai à peine entendu sa respiration changer de rythme. Et encore, parce que je faisais très attention. Deux ans plus tard, les bananes me terrifiaient toujours autant, mais j’arrivais à regarder des images de bananes sans transpirer. Mais je continuais à planter des fourchettes dans ceux qui m’en collaient sous le nez.

J’avais fini par penser que je vivrais avec cette peur ridicule toute ma vie. Que mon existence en serait gâchée, indéfiniment. Comment trouver un homme sérieux qui accepte cette maladie sans broncher ? Les premiers essais avaient confirmé cette crainte : soit ils se moquaient, soit ils prenaient cette maladie au sérieux, mais étaient décidés à l’éradiquer. Jusqu’à trente ans, ma vie a été un enfer.

En continuant la thérapie vingt ans de plus, je pense que j’aurais fini par réussir à ne pas m’enfuir en voyant une banane.

Et à trente ans, alors que je prenais un verre avec un ami, avec celui que j’aurais bien voulu avoir comme ami proche, très proche, petit ami même, je décidais de lui faire part de ma pathologie. J’étais persuadée qu’il en rirait, mais je préférais qu’il le sache avant de me voir trembler, crier, pleurer devant une banane. Et ça finissait toujours par se voir. Pas question d’aller dans un restaurant antillais, thaïlandais ou chinois avec tous ces beignets de bananes. Tout le monde aime les bananes, tout le monde mange des bananes.

Je lui faisais part de ma phobie. Il était concentré, n’a pas souri. Il a dû voir à mon visage que je ne plaisantais pas.

J’avais déjà vu ce regard concentré. Tout le monde ne cherchait pas à se moquer, mais les tentatives sincères étaient les plus douloureuses. Elles me renvoyaient à mon impuissance. J’attendais, anxieuse, son « Pourquoi » ou un truc dans le genre. Mais il a juste ajouté « D’accord ».

Je n’en revenais pas. Je lui balançais que j’avais peur des bananes, et lui faisait comme si de rien n’était. Il s’en foutait ou quoi ?

– Non, mais j’ai vraiment peur des bananes. Elles me tétanisent.

– J’ai compris oui. Tu prendras un dessert ?

– Je… Non. Merci. Tu ne trouves pas ça bizarre ?

– Bizarre ? Si, peut-être, je ne sais pas. Ça ou autre chose, ça reste une phobie. Tu n’as pas peur des bananes, tu associes les bananes à un évènement de ton enfance. Tous les gens qui ont des phobies sont dans le même fonctionnement. Ce qui est surprenant c’est que tant de gens associent des requins ou des serpents à leurs traumatismes alors qu’ils n’en verront peut-être jamais en vrai. Bien sûr, le fait que tu associes cela à une banane tendrait à faire penser à un viol. C’est stupide, too much mais parfois plus c’est gros. Enfin je dis ça, mais je n’en ai aucune idée en fait.

J’ai pris quinze degrés instantanément, frôlé la combustion spontanée. Des images m’ont assailli, je me suis levée, je suis partie en courant. Je revoyais ce parc d’attractions près de Mexico, ce personnage déguisé en banane me tenir par la main. Les images affluaient, les interrogations aussi. Pourquoi étais-je seule avec ce type portant un costume de banane ? Où étaies mes parents ? Et surtout d’où venaient ces deux hommes qui s’étaient jetés sur lui.  Ils l’avaient agressé à coup de barre de fer. Son visage qui dépassait du costume de la banane était pulvérisé, une bouillie de sang. Je me revois courir, pleurer, retrouver mes parents qui ne surent jamais pourquoi j’étais dans cet état mais préfèrent quitter le parc immédiatement.

Je n’ai jamais compris pourquoi cette discussion en particulier avait déclenché le souvenir. Mon psy avait tenté d’identifier le trauma initial, sans succès.

Ce que je sais c’est que le lendemain, je mangeais une banane et que depuis j’ai pris cinq kilos.

Et voici la réalité…

Paula n’a enfin plus peur des bananes

Un congrès sur l’homéopathie tourne au chaos en Allemagne

Juan Hernandez n’est pas peu fier. Pour la première fois depuis qu’il a fondé son laboratoire de médicaments bios et naturels au Mexique, il a réussi à décrocher le précieux sésame pour entrer dans le Saint des saints, rejoindre la short-list de ceux qui comptent dans le monde impitoyable de l’industrie pharmaceutique… Il va tenir un stand au prestigieux salon ExpoPharm de Munich, dont le thème cette année est « Médecines douces, homéopathie et médicaments naturels : un autre monde est possible ».

Le chemin vers cette consécration aura été long, coûteux, semé d’embuches, à la fois riche en découragements et en satisfactions… Et aujourd’hui, ses efforts payent enfin. Il va pouvoir présenter au monde entier le résultat de 10 ans de travail : un antidépresseur d’origine naturelle issu de la psilocyne, une substance active présente dans les champignons de sa région d’origine. Juan, convaincu que les effets hallucinogènes de la psilocyne pouvaient être isolés afin de n’en conserver que les principes actifs antidépressifs, travailla d’arrache-pied pour prouver le bien-fondé de sa théorie, après des brillantes études de chimie et une courte expérience dans des laboratoires prestigieux. Il avait également réussi à ne pas se laisser détourner du droit chemin, approché à de nombreuses reprises par des barons de la drogue amateurs de Breaking Bad, imaginant que Juan pourrait leur concocter des drogues de synthèse bon marché afin d’inonder les États-Unis. En arrivant devant l’entrée des exposants pour finir de monter son stand, il repensait avec tendresse à l’épisode cocasse de son enlèvement par 3 hommes de main de « Loco Miguel », le caïd local, qui craignait que ses médicaments à base de champignons ne lui fassent de l’ombre ! Après une explication entre gentlemen où Juan expliqua à Loco Miguel la finalité de sa petite entreprise, oubliant le pistolet vissé contre sa tempe, le jeune entrepreneur fut suffisamment convaincant pour repartir vivant de chez son ombrageux compatriote, dans le même coffre de voiture que celui qu’il occupa au voyage aller. En souriant, il se dit que le confort de la classe économique de la Lufthansa était tout de même plus appréciable…

Juan ne se déplaçait jamais sans un petit tube de son précieux médicament, la Setacyne, afin de calmer les petites anxiétés qui se manifestaient chez lui lors des moments importants de sa vie. Conçue sous forme de gélules rondes, la Setacyne s’utilisait d’une façon proche de celle des autres substances homéopathiques, par ingestion fréquente afin que l’organisme en assimile doucement les principes actifs. Il avait pu tester les vertus de sa création sur des malades victimes de dépression, et les effets en étaient objectivement positifs : ses cobayes montraient à 87,5% des signes réels d’amélioration de leur état psychique. Validée par les différentes instances de mise sur le marché, au Mexique, en Amérique du Nord et désormais en Europe, la Setacyne était pour Juan la promesse d’une consécration scientifique et économique. S’il ne commettait pas d’erreur, il serait bientôt un homme riche.

Il transportait avec lui une glacière contenant un précieux paquet, qu’il avait eu toutes les peines du monde à faire entrer en Europe. En effet, il trimballait un kilo de champignons hallucinogènes,  tels qu’ils pouvaient être ramassés à l’état sauvage. Lors de la conférence où il devait intervenir lors du 2ème jour du salon, il souhaitait ménager un petit effet devant l’assistance, en exhibant la dangereuse matière première dont il avait réussi à ne garder que le meilleur. Le jeune pharmacologiste avait prévu de préciser à son auditoire que le kilo de champignons qu’il leur présentait pouvait défoncer pendant 48 heures toutes les personnes présentes dans la salle, mais qu’une fois synthétisé sous la forme de la Setacyne, les mêmes personnes pourraient bénéficier d’un efficace traitement antidépresseur pendant un mois… Impact garanti.

En arrivant sur son stand, il chercha le réfrigérateur qu’il avait fait mettre en place dans la petite réserve située à l’arrière de l’installation. Il le trouva, ouvrit la porte et chercha une place pour y entreposer ses précieux champignons. Il n’avait pas souhaité les stocker dans son hôtel car il se méfiait du personnel qui vérifiait l’état du minibar. Mieux valait garder près de lui ses stupéfiants produits… Il déplaça quelques bouteilles de champagne, prévues pour la soirée inaugurale, et trouva un petit emplacement adéquat. Emballés dans un sac plastique anonyme mais barré d’un « DON’T TOUCH », Juan ne doutait pas que ses champignons seraient ici en sécurité.

C’était sans compter sur l’amateurisme de son traiteur.

Car Hans Muller, cuisinier munichois de son état, était une plaie. Ce que ne pouvait pas savoir Juan lorsqu’il s’adjoint ses services depuis le Mexique. Sur le papier, Hans semblait professionnel : une longue expérience des pince-fesses, une carte abordable pour le budget serré de Juan, une certaine habitude des salons professionnels et une capacité affirmée de s’adapter aux attentes de ses clients. Juan lui avait demandé s’il pouvait cuisiner des spécialités mexicaines classiques : tacos, gorditas, chili con carne, tortillas, tostadas, guacamole… Ce à quoi Hans, en mal de clients, avait répondu favorablement sans avoir pourtant la moindre idée de la manière de préparer ces plats. Il trouverait bien un livre sur le sujet, se dit-il en encaissant l’acompte de Juan.

Ce qui caractérisait Hans, c’était à la fois une incapacité à s’entourer de cuisiniers fiables, mais aussi une fâcheuse tendance à oublier la moitié des ingrédients nécessaires à la bonne préparation de ses cocktails dinatoires. Son fait de gloire dans ce registre remontait à l’année précédente, où il oublia de commander les saucisses nécessaires à la préparation du menu 100% Hot Dog de son client. Constatant son erreur, il se rua dans un kebab voisin et acheta la totalité des merguez épicées du commerçant de proximité. Son cocktail fut un désastre, et sa trésorerie aussi sérieusement amputée que sa réputation. Pour tout exposant soucieux de soigner son image de marque, la présence de Hans derrière les fourneaux constituait un véritable risque industriel.

Quand le cuisinier arriva sur le stand avec son équipe, quelques heures avant l’inauguration du salon, Juan était évidemment fébrile. Au four et au moulin, il briefait ses commerciaux, donnait des consignes aux hôtesses, revalidait le planning des jours à venir, vérifiait l’installation des présentoirs, ajustait quelques détails sur la présentation PowerPoint qui devait tourner en continu sur les écrans… Il espérait que Hans, en bon professionnel, lui éviterait d’avoir à contrôler la bonne exécution de la partie alimentaire de la soirée. Juan devait se concentrer sur son business.

Hans fut prestement accueilli par Juan, qui lui indiqua la réserve où étaient installés deux fours, six plaques de cuisson et un plan de travail étroit mais fonctionnel. Les cuisiniers s’installèrent et commencèrent à s’affairer. Une partie importante du menu avait été préparée dans les ateliers de Hans, ce qui l’avait rassuré sur la diminution des risques d’échec de la soirée. Il lui fallait reprendre confiance après ses échecs récents. Une heure avant l’ouverture du salon, il réunit son équipe pour les dernières consignes et assurer le coup de feu.

« Frank, tu mets à réchauffer doucement le chili. Et fais attention à ne pas faire cramer au fond ! Feu doux, tu couvres et tu touilles régulièrement… Heinrich, tu t’occupes des tortillas. Tu en prépares six grandes, et on les fera réchauffer…
– Oui, chef ! Par contre, je ne trouve pas les œufs…

– Oh putain !!!! Merde de merde, j’ai oublié les œufs !! Heinrich, tu fonces au supermarché du coin et tu m’achètes tout ça. Magne-toi, tu as 15 minutes pour tout ramener ! »

Heinrich était le jeune apprenti de Hans. À l’image de son patron, il confondait souvent vitesse et précipitation, faisait le plus souvent preuve d’une capacité hors norme à se déconcentrer et à paniquer en cas de coup dur. Il se rua hors du salon et se précipita vers le supermarché le plus proche pour acheter les précieux œufs. Lorsqu’il revient sur le stand, passant discrètement sans se faire remarquer par Juan, il réalisa qu’il manquait également des pommes de terre… Peu importe, se dit-il, des tortillas, ce ne sont jamais que des grosses omelettes. Avec quelques poivrons, tomates et champignons, il ferait illusion. Il avait bien vu dans tous les ingrédients rapportés par son patron que les légumes nécessaires y figuraient. Sauf les champignons.

En désespoir de cause, Heinrich fouilla partout. Lorsqu’il ouvrit la porte du réfrigérateur, il découvrit le sac plastique à peine dissimulé derrière les bouteilles de champagne et y trouva par miracle un sac de champignons qui ferait bien l’affaire… Fidèle à son amateurisme et galvanisé par cet heureux concours de circonstances, il ne se posa pas une seule seconde la question de savoir ce que fichait ici ce drôle de paquet. Ni même de s’interroger sur le sens des mots « DON’T TOUCH »… Heinrich mit les champignons à cuire, cassa les œufs, éminça les poivrons et coupa les tomates en morceaux. Il mélangea le tout, et réalisa ce qui, de son point de vue, constituait une réussite en terme de world food… Les hallucinantes tortillas à la Heinrich.

19h00. Juan commençait à accueillir ses premiers invités. Il avait convié des industriels importants qui pourraient l’aider dans le développement de son entreprise, l’Ambassadeur et ses adjoints représentant la diplomatie mexicaine en Allemagne, des officiels du Salon dont le Délégué Général, et même cinq des principaux pontes de l’Ordre des Médecins Psychiatres de Bavière. Il souhaitait insister sur son identité sud-américaine tout en rassurant ses pairs sur le sérieux de ses produits. Le cocktail devait lui permettre de lancer son opération séduction auprès de l’industrie pharmaceutique mondiale, et le positionner parmi les jeunes entrepreneurs du Nouveau Monde sur qui compter.

Entouré de ses principaux invités, Juan profitait des quelques minutes que ceux-ci lui accordaient pour présenter les bienfaits de la Setacyne. Les équipes de serveurs passaient entre les convives pour proposer du champagne, des portions de chili con carne servies dans des mini-cocottes, des tacos et des parts de tortilla « à la Heinrich ». Tous les gourmands apprécièrent la qualité du cocktail, non sans noter toutefois que les parts de tortilla avaient un délicieux petit arrière-goût de « je ne sais quoi »… Sur le stand de Juan, près d’une centaine de personnes se régalèrent de ces petits fours à la Tex Mex, y compris ce que la presse qualifiera plus tard de « space tortillas ».

Car une demi-heure plus tard, les pique-assiettes avaient changé et Juan pouvait s’enorgueillir d’avoir pu discuter avec des décideurs importants. Tous, en se régalant des plats de Hans, avaient signifié à Juan les perspectives brillantes qui s’ouvraient à lui. L’un des représentants de Bayer avait même évoqué la possibilité d’une association pour la fabrication et la commercialisation de la Setacyne en Europe. Juan était sur un petit nuage, incapable jusqu’à présent d’avaler le moindre morceau tant le stress du moment lui avait coupé l’appétit. Mais face à tous ces signes favorables, il sentait que son estomac reprenait vie. Il attrapa quelques chips de maïs qu’il trempa dans le guacamole (qu’il trouva affreusement fade) et décida de confier les rênes du stand à son adjoint afin d’assister au discours d’inauguration…

Juan se joint à la foule massée face à la tribune officielle qui allait déclarer ouverte cette nouvelle édition de l’Exopharm. Le délégué général du Salon se tenait prêt à prendre la parole, entouré du ministre de la Santé allemand et des industriels qui s’étaient pour certains attardés sur le stand de Juan. Le délégué avait l’air étonnamment agité par rapport au calme qu’il affichait lors de ses échanges avec Juan à peine une heure plus tôt. Il suait abondamment, regardait avec un air inquiet autour de lui, et affichait des signes de nervosité intense. Juan mit cette attitude sur le compte du trac, mais il se rendit rapidement à l’évidence que quelque chose n’allait pas. Pas du tout.

Alors que tout le monde s’attendait à un traditionnel discours ampoulé et truffé de remerciements, le Délégué général empoigna le micro tel un forcené, en état de panique manifeste. Il se mit à hurler, le regard fou : « ALLEZ-VOUS EN !!! PARTEZ VITE !! LES SOURIS, ELLES SE VENGENT ! ELLES VOUS ATTAQUENT ! LÀ !  LÀ ! LÀ ! ET LÀ ! AAAAHHHHHHHH !!!!!!! »

Un vent de folie se mit à souffler sur la foule prise d’hystérie. Pendant que les invités couraient dans tous les sens en cherchant un moyen de s’enfuir, le représentant de Bayer s’empara du micro avec un calme olympien pour chanter la « Mickey Mouse March », dans une version Full Metal Jacket emprunte d’une virilité toute teutonne. L’industriel marchait sur place, dans une posture de défilé militaire, chantant face à une foule hurlante. Juan, pétrifié par cette scène surréaliste, tourna la tête et se rendit compte qu’à ses côtés se tenait l’Ambassadeur du Mexique, dont il avait reçu les compliments sur son stand. L’homme s’était agenouillé, se tenant le ventre dans un rictus de douleur. Susurrant les mots « Puta de puta madre, puta de puta madre, puta de puta madre… », il ôta la ceinture de son pantalon, se déboutonna et se mit à déféquer sur le parquet. Quand Juan voulut l’aider à se redresser pour lui éviter cette humiliation publique, le diplomate le regarda avec des yeux possédés, prononçant des mots incompréhensibles et hargneux à l’encontre du jeune chercheur…

« Zeme ica nitlamiliz in tliltic oquichtlanahuatiani de neca moxicoani teca mocaya… YE MACA TIMIQUICAN !!!! »

Sur ces mots, l’Ambassadeur tomba la tête la première, les fesses à l’air, telle une autruche blessée. Juan eut un très mauvais pressentiment, constatant que ces comportements ressemblaient étrangement aux effets de drogues hallucinogènes qu’il connaissait si bien. Passant devant la tribune, se bouchant les oreilles pour s’épargner les hurlements de terreur du délégué général et les chants martiaux et béats de l’homme de chez Bayer, il croisa du regard les membres de l’Ordre des Médecins Psychiatres de Bavière. Deux d’entre eux dansaient un slow langoureux, deux autres regardaient le plafond du grand hall de l’Exopharm, terrorisés et criant « ZEPPELIN ! ZEPPELIN ! », tandis que le dernier riait à gorge déployée en regardant ses quatre collègues… En repartant vers son stand, il rencontra d’autres visiteurs dont il avait aperçu le visage sur son stand : tous erraient dans un état second, certains se tordaient de douleur quand d’autres pouffaient de rire, quelques-uns enfin semblaient entrés en transe… En tout, Juan l’apprendra plus tard, 87 personnes auront été diagnostiquées dans un état d’hallucination causée par l’ingestion de substances illicites.

Juan arriva sur son stand et trouva Hans et Heinrich dans la réserve. Le jeune apprenti et son mentor avaient manifestement goûté les tortillas : le premier dévisageait la paroi du frigo en chantant les paroles de « Big In Japan » du groupe allemand Alphaville. Hans, de son côté, touillait une casserole ayant servi à la préparation du chili con carne, répétant en boucle « Ça colle au fond, ça colle au fond, ça colle au fond… » tout en sauçant le fond du plat avec du liquide-vaisselle… Juan écarta Heinrich du réfrigérateur et ouvrit la porte. Mortifié par l’absence de ce qu’il espérait y trouver, il prit la seule décision qui s’imposait.

Juan fut arrêté au moment où il s’apprêtait à monter dans le premier avion pour Mexico. Accusé d’empoisonnement et placé en garde à vue, il parvint à conserver sur lui un tube de Setacyne. Comme il en avait l’habitude pour canaliser les crises d’anxiété survenant aux moments importants de sa vie, il eut particulièrement besoin de son médicament à cet instant précis. Il avala la totalité des gélules restant dans son tube et, selon les dires des enquêteurs, Juan se révéla très coopératif.

Par la suite, personne n’entendit jamais plus parler de la Setacyne. Ni de Hans Muller.

Et voici la réalité…

Un congrès sur l’homéopathie tourne au chaos en Allemagne

 

Ma femme est violée chaque nuit par l’homme invisible

Quand ce type est entré dans mon bureau, j’ai flairé les emmerdes. Je ne sais pas ce qui m’a mis la puce à l’oreille : ses fringues, son air un peu niais, son assurance ou le mélange des trois. Il s’est assis, comme s’il était chez lui :

– Vous êtes bien détective privé ?

J’aurais voulu lui dire que non, je n’étais pas détective privé. Que les détectives privés n’avaient, globalement, jamais existé. Que j’étais un enquêteur, un métier qui tient plus de l’agent d’assurance que du superflic. Mais pour ce type, j’étais un détective privé. Pour le fun, ou plutôt pour conforter ma première impression, j’ai tenté un « Non pas exactement » assez flou.

– Mais vous enquêtez sur des affaires ?

– Oui, j’enquête.

– Des affaires privées ?

– Privées, oui.

– Donc vous êtes détective privé !

Bingo. Le gros lourdaud bas du front allait me faire la journée.

– Que puis-je faire pour vous monsieur… heu, monsieur ?

Comme j’attendais qu’il me donne son nom, il m’a regardé, a ouvert des yeux de plus en plus grands, sans bouger. Il restait dans l’attente. Dans l’attente de quoi, je n’aurais pas su dire. J’insistais :

– Monsieur ?

– Oui, c’est ça, monsieur, me répondit-il.

Pas la peine de s’entêter avec les lourdauds. On peut à la limite les apprivoiser, tourner autour, mais les prendre de front n’amenait que des ennuis.

– Bien et vous venez me voir pour …

Je laissais ma phrase en suspens, pour constater que neuneu ne la terminait pas. Je finissais pour lui :

– … quelle raison ?

Le point d’interrogation lui a donné le feu vert pour se réanimer et commencer son exposé :

– Voilà, ma femme est violée chaque nuit par l’homme invisible.

J’ai plongé mes yeux dans les siens, à la recherche d’une trace de folie, de doute, d’humour peut-être. Comment font les fous les plus fous pour nous ressembler autant ? Pour paraitre aussi censés. Face à ce genre d’individu, deux solutions : le second degré, c’est à dire la vanne, le foutage de gueule. Ou le premier degré : le sourcil froncé, l’air concentré, la prise en compte du supposé problème. Vu le degré d’avancement de mon client, le premier degré me paraissait le plus sûr.

– Bien. Quand ont commencé les évènements ?

– Les évènements ? Quels évènements ?

Premier degré, mais avec des mots plus simples.

– Depuis quand l’homme invisible viole-t-il votre femme ?

Lueur de compréhension.

– Ah, c’est difficile à dire.

– Ça devrait pourtant être simple à déterminer non ?

– Oui en principe, mais le fait est que ma femme ne s’en est pas rendue compte tout de suite.

Soit l’homme invisible était doté d’un micro pénis, soit la femme du neuneu était aussi lente à la détente que lui.

– Ah, c’est… surprenant.

– Oui, oh, je sais ce que vous vous dites : on doit s’en rendre compte dès le début, le premier jour.

– C’est en substance ce que je pensais, oui.

– Certes, mais … vous devez bien vous rendre compte de ce qu’il y a de surprenant ici justement !

– Oui, effectivement.

– Pourtant vous avez à peine tiqué. Je me serais attendu à plus de résistance, de doute.

Houla, le réveil de la bête. La rendormir, tout de suite.

– C’est à dire que dans mon métier, détective privé, on voit de telles choses.

Retour de la lumière dans les yeux : il a compris, il est rassuré. Je me sens dans la peau d’un dompteur de koala. Faut y aller tout doucement et y a pas grand-chose à espérer.

– Oui bien sûr. Donc on ne sait pas trop quand tout a commencé, parce qu’au début, elle ne savait pas ce qu’elle avait.

– Continuez

– Elle avait mal au, enfin, à, au… enfin vous voyez à …

Si je ne finis pas sa phrase, il doit pouvoir continuer ses « à » « heu » « enfin » jusqu’à tomber d’inanition.

– Parties intimes ?

Il m’a observé comme si je venais d’essayer de manger ses crottes de nez, alors j’ai précisé :

– Son vagin peut-être ?

– Oui c’est ça. Son vagin. Son vagin et…

Je ne voyais aucun moyen de glisser « anus » dans la phrase, sans que neuneu me pète un câble. Aussi j’ignorais ses trois petits points.

– Je vois. Continuez.

– Au bout de plusieurs semaines, on a consulté. Enfin, elle a consulté. Enfin, j’ai insisté pour qu’elle consulte parce qu’elle me disait que ce n’était rien, que ça ne pouvait rien être.

– Et pourtant…

Un blanc. Moi et ma manie de coller des bouts de phrases non finies.

– Et pourtant quoi ? m’a-t-il demandé.

– Et pourtant, ce n’est pas rien.

– Ah ! Non. Non, ce n’est pas rien. Même si le premier médecin n’a rien trouvé. Rien du tout. Mais quelques semaines plus tard, j’ai dû encore insister. Cela devenait insupportable. Et là, là, le deuxième médecin, a noté une grosse irritation. Mais pour moi la conclusion était évidente : ma femme avait été violée. Pire, violée régulièrement depuis des semaines.

J’ouvrais de grands yeux, pour témoigner de mon horreur, du choc que ces mots m’inspiraient. Mais au lieu de l’incliner à continuer, cela le perturba et il resta à me regarder pendant un long moment, attendant visiblement que je referme un peu les yeux et prenne une expression moins théâtrale. Vexé, mais professionnel, je repris :

– Et ensuite ?

– Ensuite, ensuite, j’ai demandé à ma femme d’aller porter plainte à la police.

On atteignait des sommets. Ce type était le plus frappé ou le plus cynique qui soit. Je penchais pour le plus frappé.

– Mais, vous n’avez pas eu peur que…

Encore une phrase ouverte et encore un regard ambiance « finissez votre phrase monsieur ». Je me suis fait plaisir et j’ai laissé la phrase en suspens pendant 120 secondes. 120 secondes à regarder un type vous regarder. C’est long. Et je pense que j’y serais encore, si je n’avais pas conclu :

– Peur que la police ne vous accuse ?

– Moi non, mais ma femme oui. Ma femme m’a dit « non, n’y va pas. Ils croiront que c’est toi ». Je savais bien que ce n’était pas moi.

– Vous pourriez être somnambule.

Je n’imaginais pas ce grand dadais s’activer sur sa femme sans la réveiller, mais à ce niveau de n’importe quoi, ça ou autre chose.

– Oui je pourrais, mais j’ai fait les tests et non.

– Vous avez fait les tests ?

– Oui, c’est même la première chose que j’ai faite lorsque ma femme a insisté pour ne pas aller à la police. Je lui ai dit « Je vais faire les tests de somnambulisme comme ça après la police ne pourra pas dire que c’est moi ».

La logique contrariée de cette phrase m’aurait filé un mal de crane fukushimesque si les restes du rosé de mauvaise qualité de la veille n’étaient déjà passés par là.

– Mais vous n’avez pas pensé que la police aurait pu vous accuser d’avoir violé votre femme… éveillé ?

– Ah ! je vois que ça mouline là-haut, vous êtes un vrai détective privé. Mais ça ne tient pas votre truc puisque ma femme sait que ce n’est pas moi.

– Oui, mais vous oubliez que si la police peut prouver un crime, elle n’a pas besoin de témoin. Votre femme témoignerait que ce n’est pas vous, s’ils pouvaient prouver que c’est vous, vous iriez au trou.

Aucune inquiétude dans le regard, mais une sorte de satisfaction, celle du professeur qui va administrer une leçon à l’élève :

– Mais ils ne peuvent pas prouver que c’est moi puisque c’est l’homme invisible.

Imparable. Échec et mat.

– Oui, où avais-je la tête ?

– Sur les épaules.

– Bien. Et cet homme invisible alors, comment l’avez-vous identifié ?

Une petite pause. Pour la première fois depuis qu’il a passé la porte de mon bureau, il a l’air gêné, il se comporte presque normalement.

– C’est un petit peu compliqué à dire. Pas compliqué, mais un peu ridicule.

– Dites quand même, vous êtes venu pour ça non ?

Qu’un type débarqué pour se plaindre du viol de sa femme par l’homme invisible craigne tout à coup le ridicule ne manquait pas de piquant.

– C’est vrai, c’est vrai. Eh bien, j’ai dû insister encore auprès de ma femme. Je lui ai dit que ce n’était plus possible. Cela faisait des mois maintenant que cette histoire durait. Nous devions faire quelque chose. Des mois que nous n’avions pas…

Là, il s’est arrêté. J’aurais pu terminer sa phrase ou l’inviter à la finir, mais je trouvais plus amusant de l’imiter. Je le regardais comme un ahuri en attendant qu’il finisse. Ça l’a perturbé un peu, enfin 180 secondes, et il a fini par lâcher :

– … fait l’amour.

Bingo. Le cas nébuleux venait de se limpidifier.

– Alors votre femme ne voulait plus faire l’amour depuis des mois.

– Ce n’est pas qu’elle ne voulait pas. Mais elle ne pouvait pas.

Après l’avoir laissé finir ses phrases à son rythme, il était temps de passer au mien et d’expédier cette affaire rapidement :

– Elle ne pouvait pas faire l’amour avec vous, car chaque nuit, l’homme invisible la violait c’est ça ?

– Voilà.

– Et l’homme invisible vous l’avez identifié en restant éveillé toute une nuit à surveiller votre femme, discrètement, du coin de l’œil.

– Oui.

– Et vous aviez dit à votre femme que vous resteriez éveillé ?

– Bien sûr.

– Et pendant la nuit elle s’est mise à bouger, à se secouer dans le lit.

– Tout à fait.

– Bien, alors, ça fera 500 euros, payable d’avance.

– Comment ça ?

– Pour la solution.

– Ah bon.

Il a cherché dans son portefeuille. Je n’ai pas relevé. Peu de personnes ont 500 euros en liquide sur elles, mais lorsque l’on va voir un détective privé, bizarrement, personne ne propose jamais de payer en carte bleue ou par paypal.

– Ce soir, couchez-vous, comme si de rien n’était. Ne dites surtout pas à votre femme que vous allez rester éveillé.

– D’accord.

– Ensuite, lorsque vous aurez vu que rien ne s’était passé durant la nuit.

– Comment ça ?

– Lorsque vous aurez vu que rien ne s’était passé, attendez que votre femme se réveille et proposez-lui de faire l’amour.

– Et ?

– Vous aviserez.

– Je ?

­– Vous verrez.

– Je verrai quoi ?

– Vous verrez que votre femme vous dira « on ne peut pas faire l’amour, il est revenu ».

– Ah bon, elle me dira ça ?

– Oui.

– Et ?

Il allait m’obliger à tout préciser. Ses capacités de déductions approchaient du zéro absolu.

– Et vous en déduirez que votre femme ne se fait pas violer !

– Ah bon ? Et ?

– On en reparlera à ce moment-là si vous voulez bien.

Je lui pris le billet de 500 des mains. J’avais flairé les emmerdes et je me retrouvais avec les 500 euros les plus facilement gagnés depuis que je pratiquais ce boulot pourri.

Et voici la réalité…

Ma femme est violée chaque nuit par l’homme invisible

Yvon regarde passer les voitures

Depuis la fenêtre ouverte de sa maison de garde-barrière, aujourd’hui reléguée au rang de curiosité depuis l’avènement des systèmes automatiques, Yvon contemple le trafic routier de la D130. Du matin au soir, qu’il vente ou qu’il pleuve, qu’il canicule ou qu’il gèle, qu’il giboule ou qu’il cogne, il est accoudé au rebord de la seule ouverture de ce mur nord qui donne sur la route. Une route qui croise la voie ferrée reliant Montcenis à Saint-Marcadet, deux bourgs que ne dessert plus le service public ferroviaire. Les passages à niveau n’entravent plus la course des véhicules en tous genres, qui ralentissent à peine au moment de tracer la perpendiculaire au-dessus des traverses rouillées. Yvon l’a eue à bas prix, cette petite maison taillée pour un couple, dont le partage des tâches savamment orchestré, à l’époque pré-informatique, assurait à Madame, selon les règles tacites de la SNCF, la corvée de baisser les barrières pendant que Monsieur surveillait l’arrivée du train. Mais Yvon vit ici tout seul. Sa dernière femme, Mireille, est morte avant qu’il n’investisse les lieux, épuisée d’ennui aux côtés de cet homme taciturne qui lui avait toujours refusé cette petite maison dont elle rêvait tant pour profiter de sa retraite à l’écart du tumulte de la ville.

Pourtant, Yvon déteste la campagne. À jamais, elle reste associée à la fin du bonheur, celui qu’il aura connu avec Hélène, sa tendre Hélène. La femme qui a partagé sa vie de 20 à 38 ans et qui lui a donné un fils adorable. Le petit Christophe, blond comme les blés, gentil et aimant, étonnamment sensible et doux quand on le comparait avec ses turbulents camarades de classe. 18 ans de bonheur avec sa femme, dont 12 ans partagés avec leur fils. Ce temps est loin, révolu, mort et enterré. Tout comme Hélène et Christophe.

Le drame eut lieu un soir d’été, lorsqu’Yvon et sa famille revenaient de quelques jours de vacances sur la côte. En 1979, la Simca 1307 qu’ils venaient d’acheter leur offrait des perspectives nouvelles après des années à rouler dans une inconfortable 4L. Là où Yvon cherchait à réduire la distance entre leur maison et leur lieu de villégiature, cette nouvelle voiture leur permettait d’imaginer des voyages plus lointains, pour découvrir la France et ses régions : Bretagne, Aquitaine, Côte d’Azur, Alpes ou Ardèche… Cette année-là, c’est la région de La Rochelle que la famille avait décidé de visiter pour une petite semaine. Préférant les nationales ou les départementales aux chères et ennuyeuses autoroutes, Yvon conduisait tranquillement, respectueux des limites de vitesse, ne dépassant jamais si la ligne était blanche, restant à distance raisonnable des voitures et camions qui le précédaient. La semaine à La Rochelle les avait ravis. Découverte du port, visite de l’Ile d’Aix et de l’Ile de Ré, incursion à Rochefort… Le camping des Sables, rénové récemment, offrait tout le confort nécessaire, équipé des tentes aménagées, d’une piscine d’eau de mer et de quelques boutiques d’alimentation. Le bar était agréable et les soirées concoctées par les animateurs tenaient toutes leurs promesses. Christophe s’était amusé avec des enfants de son âge, Yvon et Hélène se reposant de leur année épuisante en imaginant toutefois d’agrandir la famille avant qu’ils ne soient trop âgés. Une semaine en famille, en toute simplicité.

Le samedi du retour, le temps était à l’orage sur tout l’Ouest du pays. La pluie avait arrosé les champs, les villes et les chaussées. Yvon aimait conduire par tous les temps, mais il préférait bien entendu passer moins d’heures sur la route au retour qu’à l’aller. Ils avaient retardé l’heure du départ pour profiter des derniers instants de vacances, avant de s’enfermer dans la Simca et traverser les intempéries.

Au bout d’une heure de route, le ciel s’assombrit et de grosses gouttes se mirent à mitrailler la carrosserie de la voiture. Les essuie-glaces peinaient à évacuer la pluie qui se déversait sur le pare-brise, et Yvon roulait encore plus prudemment que d’habitude. À la radio, pendant que Christophe dormait à l’arrière, les Grosses Têtes distrayaient quelque peu Hélène et Yvon de la monotonie de la route. Ils s’esclaffaient aux bons mots de Jean Yanne, s’étonnaient de l’érudition de Jean Dutourd et s’amusaient de la fantaisie de Jacques Balutin ou Roger Pierre. Puis, vers 18h00, la pluie cessa enfin et permit le retour d’un soleil splendide de fin d’après-midi, donnant aux paysages humides un magnifique reflet brillant. Cette région était vraiment superbe après la pluie.

Au détour d’un brusque virage signalé par un panneau représentant une flèche incurvée, Yvon fut contraint de s’arrêter à un passage à niveau. Il venait tout juste de s’abaisser, accompagné d’un signal lumineux et d’un bruit de cloche. La Simca était presque collée à la barrière abaissée. Christophe, du haut de ses 12 ans, demanda à ses parents l’autorisation de descendre pour regarder le train passer, installé juste derrière la barrière. Hélène acquiesça et sortit pour l’accompagner. En ouvrant les portières rapidement, pour être sûrs de ne rien louper du spectacle du train lancé à vive allure, Hélène et Christophe laissèrent entrer un air frais de campagne humide, une odeur d’herbe et de terre trempées qui firent frémir Yvon, autant de froid que de plaisir. Regardant Hélène sortir, il aperçut sur sa droite une petite maison de garde-barrière qui semblait inoccupée.

Hélène et Christophe étaient installés juste devant la Simca, accoudés à la rambarde. Yvon les regardait depuis son siège conducteur, plaçant son véhicule au point mort pour détendre ses pieds engourdis. Les freins détendus, la voiture profitait du répit. Christophe se retourna vers son père, montrant du doigt le train qui arrivait par la gauche à toute vitesse. Hélène se retourna également, souriant à Yvon. Son visage radieux se recouvrit d’un masque d’effroi en une seconde.

Un camion de chantier arriva trop vite depuis le virage. Son chauffeur fatigué, légèrement grisé par le pastis qu’il avait avalé pour se donner du courage, n’avait pas vu le signal avertissant de la fermeture des barrières. Il percuta à plus de 50 km/h l’arrière de la Simca. Le visage d’Yvon fut projeté contre le volant, son corps retenu à grand peine par sa ceinture de sécurité, pendant que l’avant de la voiture fauchait les jambes d’Hélène et Christophe. La Simca s’enficha dans la barrière, qui résista mystérieusement à la puissance du choc, mais la femme et le fils d’Yvon, glissant sur le capot et rebondissant contre le pare-brise, furent catapultés vers la voie ferrée, au moment précis où le dernier wagon passait devant la route. Quand les secours arrivèrent, certains pompiers eurent du mal à retenir des haut-le-cœur en constatant le désastre sur les rails silencieux.

En sortant de l’hôpital quelques jours plus tard, assistant aux insoutenables funérailles de sa famille disparue, Yvon n’était évidemment plus le même homme. Le chauffeur du camion fut condamné à quelques années de prison, mais Yvon savait que sa peine à lui serait incompressible. L’enfermement à vie dans la cellule capitonnée de sa douleur.

Il eut un jour le courage de revenir sur les lieux du drame, peu après que Mireille eut disparu. Lors des obsèques de cette dernière épouse, Yvon ne pleura pas, comme si toutes les larmes de son corps avaient déjà coulé sur ses joues. Il était pourtant attaché à cette femme patiente et compréhensive, consciente de partager la vie d’un homme brisé dont elle espéra en vain calmer la douleur. Mais plus de 36 ans s’étaient écoulés et Yvon restait muré dans le deuil non fait de cette vie d’avant.

Lorsqu’il revit cette route, ces rails abandonnés, cette petite maison inhabitée qu’il avait aperçue pour la première fois en arrière-plan d’Hélène ouvrant la porte, des fantômes lui apparurent. Les images de sa femme et de son fils, souriant contre cette barrière quelques secondes avant le drame. Il oublia jusqu’à l’existence de la Simca, la violence du choc quand le camion le percuta, l’odeur d’herbe mouillée. Il ne vit que sa femme et son fils, avec netteté, près de cette voie ferrée. Il se décida immédiatement à rejoindre Hélène et Christophe, cela faisait trop longtemps qu’ils étaient séparés. Il parvint à retrouver le propriétaire de la petite maison et l’acheta, lui qui pourtant détestait la campagne depuis 37 ans.

Depuis, Yvon vit dans cette maison comme dans une prison. Par la fenêtre qui embrasse la route et les rails, il regarde passer les voitures mais ne les voit pas. La seule chose qu’il voit, c’est Hélène et Christophe qui se retournent et lui sourient.

Et voici la réalité…

Yvon regarde passer les voitures

 

Dévalisé à Moscou, un russe marche 9000 km pour rentrer chez lui

Alexandre, dit Sacha, Bézoukhov, habitait à Vladivostok. Plus précisément sur l’île de Rousski, sise en face de Vladivostok. Il avait d’abord vécu sur la base militaire et puis, quand la grande URSS s’était écroulée, que tout le pays s’était délité, était parti à vau-l’eau, l’armée avait quitté la base, mais Sacha était resté. Sacha aimait bien évoluer en terrain connu. Son enrôlement dans l’armée résultait d’une erreur de jeunesse plus que d’une vocation et en 1992, l’armée avait déserté, sans lui.

L’île Rousski qui fait aujourd’hui le plaisir de certains touristes, reste d’un abord précaire et d’un confort discutable. L’eau courante n’y court que très rarement et il n’est pas rare de devoir utiliser un foulard pour le glisser entre deux rochers mouillés pour récupérer suffisamment d’eau entre deux remplissages de citerne.

Pour la nourriture, Sacha cultivait quelques légumes et élevait des lapins et des poules. Il était heureux dans ce qu’il appelait son royaume jusqu’à ce que le président Poutine, grâce lui soit pourtant rendu, ne décide d’investir massivement dans la région et de faire de Vladivostok et de l’île Rousski, une destination de choix pour les touristes.

Heureusement, Sacha vivait de l’autre côté de la baie de Novik qui coupe presque l’île en deux. Bref, il était seul.

À quarante-cinq ans, Sacha n’éprouvait pas le besoin d’entrer en contact avec les autres. Ses lapins, ses poules et ce qui ressemblait à des navets lui suffisaient.

Mais la vie est pleine de surprises et un jour de juin 2015, un homme se présenta chez lui, porteur d’une lettre. Sacha recevait peu de courrier. Pour tout dire, il devait s’agir de la deuxième lettre. Dans la première, l’armée lui demandait d’entretenir correctement les lance-missiles et il n’en avait pas tenu compte. Celle-ci lui annonçait la mort de sa mère et il ne pouvait l’ignorer. Sa mère, la matrochka, venait de mourir dans la banlieue de Moscou. Quelle affaire ! Quelle histoire !

Il n’avait pas revu sa mère depuis qu’il avait quitté l’armée. Vingt-cinq ans auparavant.

Il avait peu de souvenirs de Moscou, quittée il y a si longtemps. Mais il était de son devoir d’enterrer sa mère.

Heureusement que l’administration moscovite n’avait pas attendu le retour de l’enfant prodigue pour mettre sa mère en terre, mais Sacha, n’en sachant rien, se mit en route.

Il allait prendre l’avion pour la troisième fois de sa vie. Il n’en éprouvait ni anxiété ni plaisir. Il fallait le faire. Et quand les choses devaient être faites, Sacha les faisait.

Lorsqu’il arriva à Moscou, deux semaines après l’enterrement de sa mère – la poste russe dessert assez mal les fins fonds des îles Rousski –  il en fut quitte pour repartir.

Mais avant de retourner sur son île, Sacha allait se faire un petit plaisir. Il n’y avait pas beaucoup de femmes sur son rocher. Alors, avec ses quelques sous, Sacha décida de se payer les services d’une prostituée. Il avait suffisamment de roubles, pensait-il. Il avait tort. Les prix n’avaient rien à voir avec son souvenir, les prostituées vraisemblablement non plus.

Il se mit en quête d’un endroit où écluser quelques vodkas dans le quartier des prostituées. Enfin le quartier des prostituées dans le souvenir de Sacha. Depuis sa dernière visite, ce quartier, de plus en plus mal famé, hébergeait plus de dealers, escrocs, mafieux.

Sacha n’était pas stupide, mais quand il avait une idée en tête, il aimait aller jusqu’au bout. Constatant que les prostituées n’étaient plus là, il demanda à droite, à gauche, un peu trop à droite, un peu trop à gauche et finit par se faire casser la gueule, quelques secondes avant qu’une main secourable ne le soulage de son portefeuille.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, Sacha se mit à rire. « Quelle avoinée » ! Il se croyait de retour à l’époque de l’armée lorsqu’il se battait tous les week-ends, et parfois en semaine, avec ses équipiers. Quand il y avait des femmes sur l’île.

Il se mit en quête de son hôtel, puisque l’appartement de sa mère avait été reloué, et lorsqu’il y arriva, comprit qu’il n’avait plus rien : ni papier, ni passeport, ni argent.

C’était un petit peu moins drôle que prévu. Mais Sacha ne s’inquiéta pas. Lorsque l’on vit sur une île presque déserte, dont les seuls habitants sont d’anciens militaires ou de nouveaux ermites, la capacité à ne pas paniquer prend toute son importance.

Sacha descendit à la réception, fixa l’homme derrière le vieux bureau poussiéreux et lui dit :

– Bonjour, j’aurais besoin de 12 750 roubles. Pourriez-vous me les prêter, je vous les rendrai dès que j’arriverai à Vladivostok.

Le réceptionniste qui n’avait pas prévu d’écouter la demande de ce voyageur, encore moins de la traiter, leva les yeux de son écran de télé scintillant.

– Vous voulez que je vous prête 12 750 roubles ?

– Oui.

– J’ai l’air de quoi ? De Babouchka en string ?

Sacha ne comprit pas en quoi le string changeait quoi que ce soit à l’affaire, mais décida de ne pas insister. Ces 12 750 roubles étaient nécessaires pour le vol Moscou-Vladivostok, mais clairement, personne ne les lui prêterait sur sa bonne foi. Et il ne connaissait personne à Moscou. Plus personne.

Comme il était totalement impensable d’espérer monter dans un avion sans billet, Sacha eut une idée lumineuse : le train. Et pas n’importe quel train : le Transsibérien !

Il ignora le réceptionniste, remonta dans sa chambre, fit son sac et partit en direction de la gare. Sur le chemin, il demanda quelle gare il fallait prendre et quand après une dizaine d’échecs, on lui répondit « la gare de Laroslavl », il en prit la direction. À la gare de Laroslavl, il réussit, sans que l’on puisse dire comment exactement, à s’infiltrer dans une voiture de seconde classe dont un des lits était libre. Rassuré, il s’endormit.

Il fut réveillé une heure plus tard par deux contrôleurs. Que Sacha ait espéré échapper aux contrôleurs sur une ligne de train comportant neuf cent quatre-vingt-dix arrêts en disait long sur son ignorance de la Russie moderne – et des transports ferroviaires à quelque époque que ce soit.

Il fut débarqué sans ménagement à la gare de Vladimir, à cent soixante kilomètres de Moscou. « Toujours ça de pris » pensa Sacha. Vladimir, Vladimir ce nom lui disait quelque chose. Avait-il de la famille dans cette ville ? Peu probable. Sacha n’avait qu’une sœur et elle habitait Pékin. Non, ce devait être autre chose. Tant pis, cela lui reviendrait plus tard.

Sacha commençait à avoir faim. Il aurait pu commencer à avoir peur si cela avait été dans sa nature. La peur, il l’avait connue, comme tout le monde, mais ils ne s’étaient pas très bien entendu, aussi ne revenait-elle que contrainte et forcée et le temps n’était pas venu.

Sacha se félicita de la température clémente. Il faisait dans les dix-huit degrés et le soleil brillait. La vie était belle après tout. Il lui suffisait de trouver un endroit pour manger, d’attendre le prochain train et de resquillage en resquillage, il finirait bien par arriver à Vladivostok.

Sauf s’il se faisait descendre à chacune des neuf cent quatre-vingt-dix gares. Neuf cent quatre-vingts maintenant. Dans ce cas, il était probable qu’il n’arriverait jamais à Vladivostok. Probable, mais pas certain. Songeant toujours aux divers moyens de rentrer chez lui, il pénétra dans un café, se posta en face du serveur :

– Je voudrais manger, mais je n’ai pas d’argent.

À quoi le serveur, un homme âgé, fatigué, lui répondit :

– Et alors ? En quoi est-ce que cela me concerne ?

– Je pourrais faire la vaisselle pour payer un repas !

– Mais vous vous croyez où ? La vaisselle, la vaisselle. Vous voulez que je vous paye un repas pour m’aider à appuyer sur le bouton du lave-vaisselle ?

Sacha, sur son île, vivait dans un monde qui ne ressemblait à aucun autre. Et certainement pas à Vladimir en 2015. Le monde de Sacha était similaire à Vladimir en 1640 peut-être, mais pas en 2015. Devant l’air ahuri de Sacha, le vieil homme qui était en fait le patron se prit à rire.

– Tu sors d’où mon garçon ?

– De Moscou, mais je rentre à Rousski.

Les yeux de Piotr Golovanov prirent une couleur sombre, signe que Piotr était à deux doigts de tomber sur le cul.

– Tu n’as pas un rouble sur toi et tu rentres à Rousski ? À l’île Rousski ?

Il fit le tour de son restaurant, inspectant les coins et dit :

– C’est pour une caméra cachée ?

Son trait tomba à plat, Sacha étant peu réceptif à toute boutade impliquant une technologie développée après 1950.

Piotr Golovanov finit par sourire et ajouta :

– Elle est pas banale, celle-là. Assieds-toi, je vais te servir quelques zakouski et une assiette de Pelmeni.

Sacha fut soulagé. Il n’avait rien ingurgité depuis près de dix-huit heures et commençait à se demander quand il mangerait de nouveau.

– Mais prends des forces, parce que, parce que tu n’es pas rendu chez toi !

Non, il n’était pas rendu chez lui :

– À combien de kilomètres de Moscou sommes-nous ?

– Cent soixante mon gars, cent soixante !

C’était toujours ça de pris.

Le vieil homme le servit copieusement, arrosa généreusement le repas de vodka. Sacha s’interrogeait sur ce vieil homme qui offrait des repas à des inconnus.

– Tu te demandes pourquoi je suis si généreux ?

– Oui.

– Tu as raison. Le Russe est généreux mais faut pas non plus pousser les matrochkas dans la toundra.

Sacha ne connaissait pas cette expression, mais en comprit le sens :

– J’aimerais que tu me rendes un petit service en échange.

Sacha, habitué à recevoir des ordres sans poser de questions, attendait la suite. Le vieil homme prit son silence pour un refus.

– Tu ne peux pas me refuser un petit service quand même ?

– Non, bien sûr.

Rassuré, le patron continua :

– Je voudrais que tu livres un colis à Novgorod. Tu crois que tu pourrais faire ça ?

– Si je peux prendre le train oui.

– Justement non. Je voudrais que tu y ailles à pied.

– Ah. C’est à…

– Deux cent trente kilomètres, pas plus.

– Ah.

– Oui voilà.

Peu habitué à discuter les ordres, Sacha se demandait s’il pouvait refuser. A priori oui. Que se passerait-il s’il déclinait ? Il ne pourrait pas finir ce superbe déjeuner et le train lui était interdit dans tous les cas. Deux cent trente kilomètres à pied, il avait déjà fait. Peut-être pas deux cent trente d’un coup, mais en escales. En cinq jours, c’était plié. Six peut-être. Mais il lui faudrait manger.

Le vieil homme lisait dans ses pensées :

– Bien sûr, si tu acceptes, je te donnerai un sac de victuailles et…

Il laissa un silence théâtral avant de conclure :

– Et une bouteille de vodka pour ta peine. Alors ? Tu en dis quoi ?

Sacha en disait qu’il n’avait rien de mieux à faire et qu’il n’était jamais allé à Novgorod.

– Marché conclu, annonça-t-il en tendant sa main.

Le vieil homme sourit et lui serra la main. Il s’était attendu à une question sur le contenu du colis. Pourquoi y aller à pied ? Mais non. Sacha se posait assez peu de questions d’une manière générale, encore moins lorsqu’il avait le ventre plein.

Vers quinze heures, il se mit en route. Le vieil homme lui avait fait apprendre par cœur le lieu de livraison et le nom de la personne à qui remettre le colis. Le colis consistait en une petite boite cubique. De la taille d’un Rubik’s cube. Sacha, n’en ayant jamais vu, n’aurait pu faire le parallèle, mais c’était bien de cette taille qu’il s’agissait.

– Au revoir et merci, dit-il au vieil homme qui n’en croyait pas ses yeux.

Pour être sûr de ne pas se perdre, Sacha avait pris le parti de longer la voie de chemin de fer. Il y croiserait surement des villes et arriverait bien à Novgorod. Le premier jour, il parcourut trente kilomètres, mais il était parti tard. Le lendemain, soixante-quinze kilomètres presque sans s’arrêter. C’était trop et il s’endormit, dehors, comme une masse. Il fut réveillé par le froid, les insectes, les bêtes et les bruits de train, mais cela ne le changeait pas tant que cela de sa maison. Enfin le quatrième jour, alors qu’il avait épuisé ses réserves depuis la veille, il atteignit Novgorod. Satisfait. À l’entrée de la ville, il demanda la direction de la rue Lyudogoshha.

Certaines personnes furent bien surprises par l’accoutrement et la dégaine de Sacha, mais il faut de tout pour faire une Russie fière et vaillante.

Arrivé au 3 Lyudogoshha, Sacha pénétra dans le Pivnaya Gavan. Il fut surpris par le décor, qui lui semblait conçu pour des occidentaux, mais ne chercha pas plus loin et demanda à parler à Pavel Zoubarev. La jeune femme inspecta Sacha des pieds à la tête :

– On ne sert pas la soupe pour les clodos ici. Mais y a un caniveau à chaque trottoir si t’as soif. Il devrait pleuvoir demain.

Sacha sourit, persuadé que la demoiselle plaisantait et reprit en riant :

– Très drôle. Je voudrais quand même parler à Pavel. Je viens de loin. De Vladimir.

Inspectant toujours Sacha, la jeune dame se leva, se dirigea vers une pièce au fond :

– Vu ta gueule, tu pourrais venir de la lune que ça m’étonnerait que Pavel te reçoive.

Pourtant, une minute plus tard, un trentenaire portant un costume de haute facture, une coupe de cheveux sophistiquée et ayant l’air de sortir d’un film américain, accueillait Sacha avec un grand sourire.

– Ah te voilà enfin. Je suis content de te voir. Viens, allons discuter dans mon bureau.

Toute cette tirade fut envoyée sans laisser le temps à Sacha de répondre ou même d’acquiescer.

– Alors, tu as mon petit paquet ? Magnifique. Allez tiens, prends un verre.

Sacha but la vodka sans se faire prier.

– Tu dois avoir faim. Je vais te faire préparer quelque chose. En attendant, tu reboiras bien quelque chose ?

Cette question était de pure forme, et le verre de vodka était servi avant que Sacha ait pu formuler un début de réponse.

– Tu as bien voyagé ? lui demanda le crooner.

Sacha pensa que c’était une question bien singulière à poser à un homme qui venait de faire deux cent trente kilomètres à pied le long d’une voie ferrée.

– Très bien merci.

Le sourire du bellâtre s’élargit.

– À la bonne heure.

Lorsque son repas fut arrivé, pirojki, chtchi et kotliéti pa kievski, Sacha ne se fit pas prier pour tout engloutir. À la fin de son festin, Pavel lui proposa d’aller se reposer.

– Avant de repartir, ajouta-t-il mystérieusement. Mystérieusement pour Sacha.

Et de fait, après une bonne nuit de sommeil, Pavel lui proposait un marché :

– Tu connais Kazan ?

Sacha connaissait Kazan de nom, encore qu’il ne put se souvenir pourquoi.

– Oui, de nom.

– Bien. C’est une belle ville. Une bien belle ville. Ca ne te dirait pas d’y faire un tour sur ton chemin ?

Mon chemin, mon chemin, pensa Sacha. De quel chemin parlait-on ?

– Eh bien, tu rentres aux iles Rousski non ? C’est sur le chemin. Le Transsibérien y passe.

Et il cracha quand il mentionna le Transsibérien.

– Oui, de ce point de vue là, j’y passe.

– À la bonne heure. Alors voilà, j’aimerais que tu me rendes un petit service.

Et Sacha se retrouva avec un sac rempli de victuailles, d’une couverture et de deux bouteilles de vodka qu’il avait négociées pour prix de ses trois cent soixante-quinze kilomètres de marche. Car Pavel non plus ne voulait pas qu’il prit le train. Pavel aussi lui avait confié un colis à remettre à Kazan.

Sacha marcha en direction de Kazan, capitale de la république du Tatarstan avec dans son sac un petit colis en forme d’orange. Oui, une orange de belle taille, mais une orange.

Quatre jours plus tard, Sacha se fit la remarque que deux bouteilles de vodka pour trois cent soixante-quinze kilomètres étaient insuffisantes. Il dut s’arrêter dans un petit village sur le chemin pour demander de l’eau et trois jours de marche plus tard, il pénétrait dans Kazan. Là encore, il se fit indiquer une adresse : rue Malaya Krasnaya. Au treize, il se demanda comment un restaurant pouvait se cacher dans cet immeuble. Il ne se demanda pas pourquoi il avait encore rendez-vous dans un restaurant, mais finit par y pénétrer.

L’endroit était laid, n’avait pas dû être redécoré depuis la construction de la ligne Moscou-Vladivostok, mais l’odeur y était rassurante. Une vieille femme se tenait derrière un comptoir fatigué. Sacha demanda à parler à Yegor Kovaliov. La vieille dame l’observa, leva les yeux au ciel puis hurla :

– Yegor, y a un clodo pour toi.

Une minute plus tard, un petit homme, un tout petit homme se présentait devant Sacha. Il souriait de toute sa dent. Il le dévisagea et dit :

– Tu dois être Sacha.

Sacha qui avait eu le temps de réfléchir, trouvait bizarre que le petit homme ne lui fasse pas passer un interrogatoire plus poussé. Car enfin, il devait transporter des choses interdites. On n’envoie pas un homme faire trois cent soixante-quinze kilomètres pour livrer une orange par exemple. Sacha n’osait pas formuler plus précisément sa pensée, de peur de se trouver en passeur de drogue ou qui sait, pire. Mais tout de même, il trouvait surprenante cette légèreté. Mais Yegor était déjà assis à une table, servant une généreuse rasade de Vodka.

C’est ainsi que Sacha se retrouva sur la route d’Ekaterinburg. Mille deux cent soixante-quinze kilomètres de marche. Sacha avait dû batailler ferme. Son paquetage faisait maintenant trente kilos. Il avait glané un sac à dos militaire, un petit matelas portable et deux couvertures, car les nuits sont fraiches, plus un casier pour transporter six bouteilles de vodka, des provisions pour une semaine. Il lui faudrait se ravitailler sur le chemin et Yegor avait accepté de lui donner cent roubles. De quoi acheter vodka et nourriture, mais pas un billet de train pour Vladivostok. Sacha pensait avoir fait une bonne affaire, oubliant qu’il allait, d’une certaine manière, travailler près de quinze jours pour cent roubles ce qui restait un « salaire de merde ».

Mais il trouvait toute cette aventure amusante, lui qui vivait le même jour chaque jour depuis des années. Et il faisait des rencontres, avec uniquement des avantages ; il mangeait, buvait et partait avant que la discussion ne devienne pesante, avant qu’on ne lui pose trop de questions.

« Quelle chance que maman soit morte et que je me sois fait voler mon portefeuille » pensa Sacha. « J’aimerais tout de même savoir ce qu’il peut y avoir dans ce petit étui que je transporte. On dirait un étui à flûte. Décidément, ces trafiquants de drogue étaient de plus en plus ingénieux. Ou stupide. Cacher de la drogue dans une flûte, était-ce vraiment intelligent » ? Sacha avait près de mille trois cents kilomètres pour y réfléchir.

Mais il était content. Il avait perdu ses cinq kilos en trop. Il s’était empâté sur son île, à ne rien faire. Une fois rentré, il se trouverait une activité. Le tourisme commençait à arriver dans la région. Il pourrait faire le guide de l’île, promener les touristes.

Il était content, mais un peu fatigué tout de même. Il se sentait investi d’une mission et, dès qu’il ralentissait la cadence, il se morigénait. Comme si le colis en forme de flûte avait une date limite. Yegor avait pourtant été clair :

– Tu arriveras quand tu arriveras.

Mais en-dessous de soixante kilomètres par jour, il s’en voulait. Il refusa même de dormir chez un couple de paysans chez qui il s’était arrêté manger. La vieille n’en revenait pas :

– Mais il fait frais la nuit, tu n’as pas froid ?

– Pas le temps d’avoir froid, répondit Sacha.

Son mari lui donna un coup de coude, mima un toqué et ils n’insistèrent pas. Dix-neuf jours après avoir quitté Novgorod, Sacha pénétrait en vainqueur à Ekaterinburg, où il échangeait son colis en forme de flûte contre un petit paquet en forme de livre, avant de repartir pour Omsk à neuf cent cinquante kilomètres. Là, on lui remit un objet qui ressemblait étrangement à une tablette de chocolat, qu’il amena six cent cinquante kilomètres plus loin à Novosibirsk où il reçut une noix de coco. À Krasnoyarsk lui échut une petite poterie. Il en était sûr, il s’agissait d’une petite poterie, rien de plus. Il venait de marcher quatre mille cinq cents kilomètres à déposer des petits paquets qu’il imaginait être des paquets de drogue. Où la drogue pouvait-elle se cacher dans cette poterie ? Il la renifla et la lumière fut : la poterie était faite de drogue ! Voilà qui était ingénieux et qui expliquait tout. Tous ces petits paquets étaient constitués de drogue. Ils étaient la drogue.

Cette certitude l’inquiéta : il était un passeur, un mafieux ou un truc dans le genre. Il était complice. Qui le croirait s’il expliquait son périple ? Personne. Sa naïveté relative ne lui permettait pas d’imaginer autre chose : il était un mafieux.

Mais risquait-il une arrestation ? Personne ne le remarquait. Pourtant, voir arriver un grand dadais portant un sac de trente kilos avec un porte-bouteille de six litres de vodka en ville, même en ville sibérienne, restait une anomalie. Il éveillait tous les soupçons, mais les flics n’arrivaient pas à imaginer qu’un glandu comme Sacha puisse servir de passeur. Ou alors pour dix grammes de shit, mais certainement pas pour un kilo d’héroïne ou de cocaïne.

Arrivé à Ulan-De, Sacha se fit la remarque qu’il avait marché la moitié du chemin. Et que cela ne valait plus le coup de prendre le train. Qu’un homme, à trois mille cinq cents kilomètres de chez lui puisse se dire que « cela ne valait plus le coup de prendre le train », laissa sans voix son contact à Ulan-De. Mais la moins belle, mais sympathique, Nadejda ne se fit pas prier pour confier à Sacha un sac informe qui aurait pu contenir à peu près n’importe quoi, mais pas plus de trois cents grammes de drogue, à vue de nez.

Il fit encore trois arrêts avant Vladivostok et son kilomètre 9 288. Ou 9 298. Car le Transsibérien faisait 9 288 kilomètres dans le sens Moscou – Vladivostock et 9 298 dans le sens Vladivostock-Moscou mais en Russie, depuis longtemps, dans le doute, on donnait raison à Moscou.

Au kilomètre 9 288 donc, il s’arrêta au buffet de la gare pour donner une petite peluche en forme de chien, bien légère, mais surement remplie de chanvre ou de poussière d’héroïne.

La patronne le remercia, lui propose un Brosch et lui demanda d’où il venait comme cela.

De Moscou, répondit Sacha.

– Oui, dit-elle, mais à pied, vous venez d’où ?

– Ah, de Vladimir.

Irinushka l’observa un long moment. Sacha lui aurait dit qu’il faisait cuire son caca pour en faire de l’or qu’elle n’aurait pas eu l’air plus surpris.

– Tu veux dire que tu as marché plus de neuf mille kilomètres ?

En entendant le nombre de kilomètres, Sacha secoua la tête en rigolant. Cette femme était folle.

– Neuf mille kilomètres ? Non, jamais de la vie. J’ai marché cent kilomètres par-ci, par-là. Et de fil en aiguille…

– Tu as marché neuf mille kilomètres.

Peut-être pensa Sacha. Mais neuf milles, c’était beaucoup. Il eut presque honte et voulut se chercher une excuse.

– Oui, mais il y avait… les colis… à livrer.

Et il appuya sa phrase d’un clin d’œil qu’il pensa discret et qui l’était autant qu’un nez au milieu d’un Borsch.

– Oui, les colis, bien sûr, mais tu sais, il n’y avait rien d’important. Rien d’urgent.

– Comment-ça rien d’urgent ? Mais et la dro…

Et Sacha laissa la bouche ouverte, formulant la fin du mot « drogue », silencieusement.

– La drogue, dit-elle à haute voix ?

Sacha, paniqué, regardait à droite et à gauche.

– Chut.

– Mais de quoi parles-tu ?

– Mais les colis, les petits colis pleins de …

Irinushka en eut la confirmation, cet homme était fou. Mais elle le trouvait touchant.

– Les petits colis ? Mais les petits colis ne sont pas pleins de drogue. Ce sont des cadeaux que nous nous faisons passer le long de la ligne.

– Des petits cadeaux ?

Cela n’avait aucun sens.

– Mais, mais si vous voulez absolument les passer à pied, c’est bien pour éviter les contrôles. Pour la dro…

Et il reformula « drogue » silencieusement. Irinushka éclata de rire. Il était drôle.

– Tu as cru transporter de la drogue pendant neuf mille kilomètres. Pour rien ?

Sacha, touché dans son égo, insista :

– Pas pour rien. Le gite, le couvert et de la vodka pour la marche.

–  Eh bien, ouvrons le dernier paquet.

Sacha le sortit :

– Regarde, c’est une peluche pour ma fille.

– Oui, mais dedans ?

– Dedans, dedans, il y a de la paille, du coton. Soupèse-la. Sens-la. Tu vois bien qu’il n’y a rien.

Et c’était vrai que l’odeur était celle d’une peluche. Le poids évoquait du coton, plutôt que de la cocaïne ou même du chanvre.

– Mais, mais alors pourquoi ?

– Pourquoi quoi ?

– Pourquoi fallait-il absolument marcher. Ne PAS prendre le train. C’était impératif !

– Mais Sacha, personne ne t’a dit que tu devais marcher.

Ah oui, c’était vrai. Sa seule instruction consistait à ne prendre le train sous aucun prétexte.

– Tu aurais pu faire du stop. Encore que dans certaines régions, tu n’aurais pas vu grand monde, mais cela aurait été possible.

– Mais pourquoi pas le train ? Et les colis, les oranges, les flûtes.

Sacha transpirait.

– Tu as livré des cadeaux pour nos enfants. Nous faisons cela depuis des années.

– Qui ça nous ?

– Nous les descendants.

– Mais les descendants de qui !

Sacha criait maintenant.

– Calme-toi Sacha. Nous les descendants des misérables qui ont construit la ligne Vladivostock-Moscou. Plus de mille des nôtres sont morts en construisant cette damnée ligne. Certains ont eu de la chance et ont pu fonder des cafés le long de la ligne.

– Des cafés ?

–  Oui. Et au fil des années, nous sommes devenus une grande famille. La famille des survivants du Transsibérien.

– Et ?

La lumière ne se faisait toujours pas dans l’esprit de Sacha.

– Et alors, nous nous sommes jurés, il y a quoi, cinq générations, de ne jamais, jamais emprunter ce train maudit qui avait tué tant des nôtres.

– Alors, ce n’était pas de la drogue.

– Non, c’était des flûtes, des oranges, des trains électriques et que sais-je encore.

Sacha se leva. Il dut réprimer un haut-le-cœur violent. Réussit à dire :

– Je dois y aller. Il me reste cinquante kilomètres de marche, au moins. À bientôt.

– Oui, reviens quand tu veux. J’aurais toujours un brosch et une vodka pour toi.

– D’accord. Merci.

Elle avait souri. Un vrai sourire, franc et chaud. Sacha emporta ce sourire avec lui, sur son île. En traversant le pont reliant Vladivostock à l’ile Rousski, il se rappelait toujours ce sourire. Peut-être qu’il faudrait retourner plus souvent. Peut-être qu’il pourrait livrer des petits colis pour la fille d’Irinushka plus souvent.

Et voici la réalité…

Dévalisé à moscou, un russe marche 9000 km pour rentrer chez lui

Les refaits divers reviennent pour reréinventer la réalité

Un soir de 2015, Antony et Valéry boivent un godet, dans un bar Parisien. Eux qui viennent des Pays de la Loire se retrouvent régulièrement dans ce bar Parisien, mi branché mi ringard. Ils discutent d’une idée.

Ecrire des nouvelles à partir de titres de faits divers. A partir du titre uniquement. Pour tenter de comprendre comment, mais comment on peut en arriver là.

Là ? Là :

  • « Relaxé de 49 vols car il n’a pas les dents écartées »
  • « Accusée d’agression sexuelle, la dame de 74 ans est relaxée »
  • « Elle pose nue dans le cadavre de son cheval »

Pourquoi, comment ? Qu’est-ce qui a pu se passer ? Peut-on imaginer plus fou ?

Alors en 2016, nous avons plongé dans les méandres des faits divers, pour tenter de comprendre, en se mettant à la place des protagonistes. Enfin, en essayant.

Nous avons commencé par du presque simple avec deux versions de la même histoire :

Le calvaire de deux ex-acteurs pornos devenus chauffeurs de bus, par Antony

Le calvaire de deux ex-acteurs pornos devenus chauffeurs de bus, par Valéry

En mode rigolade pour Antony, qui a vu juste pour le coup, et en mode polar et non retour pour Valéry.

Durant la saison, les personnages se sont succédés, plus incroyables les uns que les autres:

Il met le feu à  son immeuble en tentant de changer ses excréments en or

Des personnages mais aussi, et surtout peut-être, des situations, des enchainements qui amènent à l’invraisemblable:

Il casse des rétroviseurs pour avertir les policiers que des extraterrestres arrivent

Traité pour des troubles mentaux, il devient accro à Johnny Cash

Souvent, les faits divers nous ramenèrent aux misérables :

Le petit Adolf Hitler retiré à ses parents

Nous avons cherché à faire rire de cet improbable, souvent, mais parfois l’horreur du fait a imposé le style de la nouvelle :

Déguisé en Père Noël, il massacre toute sa famille

Parce qu’il faut rire malgré tout, nous avions conclu la saison une sur un refait divers écrit à quatre mains dont le côté drolatique nous parait toujours aussi réussi.

La police sépare deux mamies qui se battaient dans un cimetière

Et justement, la saison 2, nous l’ouvrons avec une histoire écrite à deux.  Antony et Valéry, jouant chacun un personnage.  Pour le pire et le plus drôle.

Enfermés ensemble, deux otages se pourrissent la vie pendant 7 mois

Pendant la pause, l’humanité n’a pas fait de pause, et les cas, les occasions de s’écrier « Mais comment est-ce possible ? » s’accumulent, jour après jour. Néanmoins, pour cette saison 2, et pour éviter la redite, sauf lorsqu’elle est jouissive, nous avons tenté de prendre des sujets un peu différents, des approches nouvelles. Avec aussi l’apparition de guest star ici ou là.

Bref, bienvenue dans « La fiction réinvente la réalité, saison 2 » !

Enfermés ensemble, deux otages se pourrissent la vie pendant 7 mois

Marwan

Quelle horreur ! Comment les choses peuvent-elles se dégrader aussi vite ? Il y a 6 mois, j’étais chauffeur de bus à Pelap. Il y a 3 mois, j’étais un chauffeur de bus au chômage dans Pelap, et aujourd’hui, je suis, j’ose à peine le formuler, je suis un otage dans Pelap. Ou autour de Pelap, pour ce que j’en sais. Ma vie s’est écroulée à une vitesse stupéfiante. Encore ! Sans que je me trouve de fautes cette fois-ci non plus. Qu’ai-je fait à part être né dans le mauvais pays au mauvais moment ? Si je songe à l’état du pays aujourd’hui, le moment me parait plus mauvais que le pays. Le moment n’est pas bon du tout, du tout. Si je me réincarnais, je me sens bien arriver en Espagne en 38, en Allemagne en 33 ou dans le Cambodge de Pol Pot. Est-ce lié à ma malchance ? Suis-je malchanceux d’ailleurs ? Plus que mes compatriotes ? Ça reste à prouver. Ma situation actuelle, peu enviable, présente quelques avantages. Mes ravisseurs ne m’ont pas malmené, aussi surprenant que ce soit. Et cette pièce est plutôt confortable. Allez Marwan, vois le bon côté des choses, malgré la peur, malgré l’angoisse, malgré la guerre et même malgré la promesse de violence de mon environnement actuel, au moins, je suis seul dans cette pièce. Maigre consolation, mais consolation malgré tout.

Nizar

Mais qu’est-ce que je fous là ? Les types m’ont attrapé dans la rue, m’ont mis ce sac puant sur la tête, attaché les mains dans le dos… Je ne sais pas où ils m’emmènent, mais les deux gorilles qui m’entourent et me serrent les bras n’ont pas l’air de plaisanter. J’entends le bruit de clés, des rotations dans une serrure… La porte s’ouvre… Ils me poussent, je tombe. Ah, ça y est ! Ils m’enlèvent enfin le sac de mon visage. Pas le temps de voir mes ravisseurs, ils ont déjà décampé et fermé la porte.

Ils n’ont pas daigné me détacher, les salauds. Je suis comme un con, par terre, à peine capable de bouger. Mais je sens que je ne suis pas seul… Il y a une odeur, un mélange de transpiration et d’urine, âcre et désagréable. Quand j’arrive à tourner la tête, je distingue ce type, qui me regarde sans rien dire. Il est assis sur un matelas taché, le dos au mur. Et il me fixe sans bouger, même pas un geste pour me détacher ou un mot pour savoir si je vais bien. Faut que je fasse attention, on ne sait jamais, c’est peut-être un piège. Si je suis là, c’est que j’ai été démasqué, je ne vois pas d’autre explication. Si qui que ce soit apprend que je travaille pour les services secrets du président, je suis mort, sans parler des modalités lentes et sadiques auxquelles j’aurai droit avant de supplier qu’on m’abatte… Tais-toi, Nizar, tais-toi.

Je gesticule pour me redresser et voir enfin dans le bon sens le type qui partage ma cellule. Et là, très mauvaise surprise, car à l’instant où nous parvenons enfin à nous dévisager, je l’entends m’interpeler avec de la rage dans sa voix :

« Putain, c’est ce sale bâtard de Nizar ! »

Marwan

La porte s’ouvre, comme elle s’est déjà ouverte de nombreuses fois ces derniers jours. Trois jours de captivité assez peu reposants. Mais à chaque nouvelle ouverture, le stress baisse un peu. Pas beaucoup, mais un peu. J’apprécie la solitude. La pénombre est usante, mais un rai de soleil traverse ce qui a dû être une petite ouverture et indique approximativement l’heure ou le moment de la journée. L’aube se lève à peine lorsque la porte s’ouvre et alors que j’attends ma pitance tandis qu’un type est projeté dans la pièce. Je le reconnais au bout de quelques instants et c’est plus fort que moi, je lui lance :

– Putain, c’est ce sale bâtard de Nizar !

Pendant une fraction de seconde mon désarroi est double : que vient foutre ici cet enculé de Nizar, et pourquoi, alors que je pense « enculé de Nizar », dis-je « sale bâtard de Nizar ».

Le gardien nous jette un œil à tous les deux. D’abord suspect, ou inquisiteur, son visage s’ouvre et il sourit :

– Vous avez l’air de vous connaitre les filles. Vous avez de la chance de pas vous blairer sinon il aurait fallu en raccourcir un. Mais ça reste une possibilité.

Qu’est-ce qu’il a voulu dire ? De quoi il parle ? Raccourcir qui et pourquoi ? Je délaisse le gardien alors qu’il claque et verrouille la porte pour reporter mon attention sur ce cancrelat de Nizar. Voilà à peine 5 secondes qu’il est dans la pièce et on évoque déjà l’idée de me raccourcir !

– Salaud ! Salaud, tu vas encore me pourrir la vie ! Ça ne t’a pas suffi ce que tu m’as fait il y a 5 ans ?

Je vais pour me jeter sur lui, mais le visage de notre gardien et son raccourcissement me rappelle à plus de mesure. Et je le fixe d’un œil mauvais.

Nizar

Merde ! C’est la double peine… Marwan, certainement l’homme qui me déteste le plus au monde depuis que je l’ai dénoncé aux sbires du Président, il y a 5 ans… J’avoue que c’était gratuit de ma part, vu que ce pauvre abruti est incapable de faire de mal à une mouche. Mais m’en débarrasser m’avait permis d’avoir le champ libre pour reconquérir le cœur de Zeina. La belle Zeina, la jolie fille de Riad, le plus grand commerçant de tissus de Pelap, elle qui avait choisi d’épouser ce crétin sans envergure… Je sais que j’ai été fourbe avec Marwan, mais à la guerre comme à la guerre… Je lui ai piqué sa femme, on a repris le magasin familial ensemble avec Zeina, et quand Marwan est revenu de 6 mois de prison à se faire gentiment interroger sur ses pensées dissidentes totalement imaginaires, il n’a rien compris ! Riad le patriarche ne pouvait pas se permettre d’avoir un gendre compromis auprès du pouvoir… Alors que moi ! Blanc comme un linge, certificat d’allégeance auprès des pontes de Damas, je me suis sali bien comme il faut pour paraître aussi propre que possible !! Dommage pour toi Marwan. Tu avais disparu de la circulation, sauf dans celle de Pelap à conduire ton pauvre bus. Ça m’allait bien de ne plus voir ta tronche de victime. Et Zeina avait oublié petit à petit ton existence. Mais là, maintenant qu’on est tous les deux dans cette pièce, je ne vois pas comment ça pourrait bien finir. Et je peux te dire que la victime, ça continuera d’être toi, Marwan. Pas question que je me fasse égorger par nos geôliers, même si je ne sais toujours pas ce qu’on fout là toi et moi. S’ils en choisissent un à raccourcir, ce sera celui qui a toujours été petit. Toi, Marwan.

Marwan

Mon envie de le frapper a disparu, momentanément. Ou plutôt mon besoin viscéral de lui faire payer sa trahison macère. Nous partageons la même cellule, bloqués dans les mêmes mètres carrés.  Et j’ai appris beaucoup sur la vie carcérale dans les geôles du président « Assassin ».

Je regarde ce grand con, ce grand zguègue et songe que mon grand-père avait raison : on peut trouver du bon dans toutes les situations.

– Écoute Marwan, il faut qu’on discute, tente-t-il mièvrement.

Premier point : ne jamais lui parler. Qu’il en devienne fou. Pas un mot, jamais. Par contre, je ne dois pas l’ignorer. Qu’il se demande toujours si je ne finirai pas par lui parler. Le regarder, sans mépris ni intérêt. Suffisamment neutre pour qu’il souhaite continuer à entamer la discussion.

– Je sais, je sais, la situation n’est pas complètement à mon avantage, mais la réalité est plus complexe qu’il n’y parait.

J’entends, mais n’écoute pas. Les mots coulent sur moi. Je m’extrais de cet échange.

– Tu m’en veux, c’est normal. Je comprends. Mais nous sommes bloqués dans cette pièce, alors autant être solidaires.

Je relâche un peu les muscles de mon visage pour créer l’impression, légère, d’un assentiment. Il faut, en permanence, alterner les expressions de son visage. Que l’autre ne sache jamais sur quel pied danser.

– Dis quelque chose, Marwan. On ne va pas se faire la gueule, après tout, on est dans le même bateau, enfin la même cellule.

Quelle petite merde. Il commence à craquer avant que nous ayons réellement commencé. Je devrais me réjouir, mais je suis presque déçu.

Pas grave, je continue à l’ignorer et je réfléchis à d’autres moyens de lui pourrir la vie. Oh, oui, voilà de quoi le faire monter dans les tours.

Nizar

Marwan m’égorgerait lui-même s’il avait un sabre sous la main. C’est évident. J’essaye d’entamer le dialogue, mais il refuse de me répondre.  Silence complet. À se demander s’il n’a pas avalé sa langue depuis ses insultes à mon arrivée. Ça vaut peut-être mieux ainsi, après tout. Qui sait ce qu’il dirait s’il m’adressait la parole ? Il m’abreuverait de noms d’oiseaux, me traiterait de tous les noms, de traître, d’ordure, de sheitan, de chien… Probablement réciterait-il le bréviaire complet des agressions verbales qu’il a forcément subies dans les geôles de la police, quand je l’ai dénoncé… Mais ce silence me pèse, je préfère encore sa violence à son mutisme. Il faut que je le pousse à parler, je ne peux plus supporter d’entendre les mouches voler, les autres détenus hurler ou les portes claquer. Il faut qu’on règle les comptes, et si on en vient aux mains, j’ai confiance en les miennes.

« Tu sais ce qui me manque le plus, Marwan ? C’est la douceur du corps de Zeina blotti contre moi… On partage au moins ça, toi et moi… Avoir caressé la peau de Zeina, même si je crois qu’elle s’est épanouie véritablement lorsque je l’ai épousée après ton départ. Je t’éviterai le récit de nos ébats, car je sens bien que cela pourrait t’être douloureux, mais sache que je peux mourir demain après les nuits passées dans ses bras… »

Il serre les dents. Il blêmit. Je sens sa fureur contenue… C’est un début.

« C’est l’espoir de construire tous ces souvenirs avec Zeina qui a donné du sens à ma vie. Pour elle, j’aurais tout fait. Et j’ai fait beaucoup. À commencer, tu t’en doutes, par te dénoncer… J’en suis pas fier mais le jeu en valait la chandelle. Je ne pouvais pas imaginer une seule seconde que tu passes ta vie avec elle. Depuis qu’on s’est connus, toi et moi, sur les bancs de l’école, tu m’as toujours donné l’impression d’un type sans envergure, aussi fade qu’un navet… Tu sais, je n’ai pas du tout envie d’être ici, face à ton silence et ta colère, mais ce qui m’intrigue le plus, au-delà du fait que je me demande comment un type comme toi a bien pu séduire Zeina, c’est surtout ce que tu as bien pu faire pour te retrouver enfermé ici ? Toi, le lâche, le faible, le médiocre… »

Il ne parle toujours pas, mais j’ai dû taper trop fort. Il s’est mis debout, les poings serrés, prêt à me démolir…

Marwan

Qu’est-ce que j’ai fait pour être là, qu’est-ce que j’ai fait pour être là ? Mais il n’est pas au courant qu’on meurt comme on prend le bus dans ce pays ? Qu’il n’y a pas besoin d’être la petite raclure de traitre qu’il est pour se retrouver dans une prison quelconque. Il doit y avoir cent groupes armés différents. Quel con. Quel ignare. Quelle petite merde. S’il reparle de Zeina, je vais, je vais… je vais renifler. C’est ça, je vais renifler. C’est insupportable d’entendre quelqu’un renifler tout le temps.

Tiens regarde-le. Ça commence déjà à le gonfler. Ahahah. J’arrête. Quelques instants. Qu’il pense l’attaque terminée.

Et hop. Deuxième rafale. Ahaha la gueule. Ah la gueule.

Ah, je vais cracher aussi.

Tiens. Pas trop près de lui non plus. Juste un mec qui crache.

Pas une super idée. On n’a pas assez d’eau, faut que je garde mes crachats.

Ça l’aura au moins énervé un peu plus.

Il doit être allergique aux reniflements le père Nizar. Ahahah.

Et allez, c’est l’heure de la pâtée. Deux écuelles. Je suis prêt de la porte, une idée, fulgurante. Je prends la mienne en premier et je mets quelques grains de sable dans la sienne. L’air de rien. Il ne m’a pas vu, je crois.

C’est une belle journée.

Et ce sera une belle nuit. Ce con, dont la nuit devrait être peuplée de cauchemars liés aux remords, s’endort comme une masse. J’irai lui pisser dans l’oreille. Quelques gouttes. Je ne connais personne qui aime se réveiller avec l’odeur de la pisse sur soi.

Ah ! tu veux parler de ma Zeina. Ah ! tu veux me chercher. Tu vas me trouver.

Nizar

Il croit que je ne l’ai pas vu, cet abruti ! Il croit que je ne l’ai pas vu mettre des saloperies dans ma bouffe ? Il était même à deux doigts de cracher des glaviots dans la semoule dégueulasse que nos ravisseurs nous servent une fois par jour… Il est trop lâche ou trop faible pour me faire la peau, alors il décide de la jouer fourbe ! On dirait un gosse dans une cour de récréation, à faire ses coups en douce. Quelle petite fiente ! Quel merdeux !

J’essaye de dormir et je lui tourne le dos. Mauvaise idée, peut-être… Je l’entends bouger, je suis aux aguets… Qui sait ce qu’il me réserve, ce faux cul. Pas étonnant que Zeina l’ait oublié si vite. Tiens, penser à elle m’aidera peut-être à m’endormir dans cette cellule étouffante. On crève de chaud, avec à peine deux verres d’eau par jour pour se rincer le gosier. Dormir, oublier la chaleur, faire abstraction de la présence de ce taré immature qui me fait office de voisin de chambrée… Dormir…

Mais putain, c’est quoi ça ? De l’eau chaude sur le visage ? Non, ce n’est possible, pas ça… IL ME PISSE DESSUS !

Je me lève aussi sec et il prend mon poing dans la gueule ! Et pendant qu’il se tient par terre, à pisser le sang et se tenant le nez dégoulinant que je lui ai défoncé, je ne sais pas ce qui me prend…

Je me dirige vers son lit, saisis son drap puant, maculé de tâches de transpiration et de saleté, et je m’accroupis sur mon matelas. Je soulève ma djellaba et je… pourquoi, je ne sais pas, un réflexe… je chie. Et je me torche avec son drap.

« Tu vois, Marwan, toute ta vie tu t’es chié dessus ! Ton existence est une merde ! Tu ne laisseras sur cette terre aucune trace ! Alors je t’en ai fait une belle sur ton drap immonde ! »

Je me suis redressé, hors de moi, incapable d’expliquer mon geste autrement que par une fureur incontrôlable. Mais j’ai dû crier trop fort… Au moment où cette raclure s’est relevée, se jetant sur moi en m’agonisant de crachats en tous genres, nos geôliers arrivèrent en force et entrèrent comme des fous dans la cellule.

La première de leur intervention pour nous séparer. Au moins une fois par jour, sept jours sur sept. Pendant sept mois.

Pelap Post

Une scène étonnante a eu lieu dans les faubourgs de la ville : 2 hommes, d’une saleté épouvantable, en sont venus aux mains en pleine rue, se rouant de coups sous les yeux des passants médusés. « On aurait dit des clochards se battant pour un bout de pain ! » déclare un témoin qui a tenté de s’interposer entre les deux protagonistes. « Ils puaient, c’était affreux. J’ai bien essayé de les séparer, mais on aurait dit deux animaux dans une cage ». D’après nos informations, ce témoin ne croit pas si bien dire. Il semblerait en effet que ces hommes, Marwan S. et Nizar A. venaient d’être libérés de plusieurs mois de captivité, réglant à l’air libre un contentieux personnel. Les deux hommes sont dans un état de santé préoccupant suite à leur pugilat qui aurait duré, selon d’autres sources, pas loin de 50 minutes.

Face à ce cas déroutant, nous avons enquêté dans le quartier. Nos investigations nous ont permis de recueillir un témoignage anonyme exceptionnel : celui de l’un de leurs geôliers.

« Je n’ai jamais vu ça, une telle haine entre des hommes. Nous les avions enlevés, pour des raisons qui nous appartiennent (sic), en attendant que les familles se manifestent. Non seulement personne n’a voulu répondre favorablement à nos demandes de rançon, pourtant devenu très accessibles à mesure que le temps passait (sic bis), mais il devenait impossible pour nous de les garder plus longtemps. Tous les jours, des agressions verbales, des humiliations, des actes méprisables, des bassesses dont je ne croyais pas capable l’espèce humaine. Nous avons miraculeusement tenu sept mois avant de les relâcher gratuitement, épuisés par leurs agissements. C’est bien simple, j’ai perdu espoir en l’espèce humaine en observant ces deux salopards. On aurait dû les égorger, mais c’était au-dessus de nos forces. »

Renseignements pris, ce ravisseur au bord du gouffre qui nous a tenu ces propos parle bien de ce que se sont infligés les deux hommes entre eux pendant leur captivité. Malgré de difficiles conditions de détention, Marwan et Nizar ont probablement survécu à leur calvaire en se livrant une guerre personnelle si intense qu’ils se sont distraits de leur calvaire quotidien.  On a d’ailleurs constaté une très grande diminution des enlèvements dans la ville lors des 7 derniers mois. Il n’y a qu’un pas pour établir un lien de cause à effet entre les deux faits.

Au sujet de cette histoire étonnante, un célèbre psychiatre de l’université de Damas a déclaré: « Souvent l’ennemi de mon ennemi est mon ami. Ici, on a le cas unique d’une situation qui pourrait s’illustrer ainsi : « Mon ennemi est tellement mon ennemi que même son ennemi pourrait être Miss Monde que je m’en foutrais. »

Comprenne qui pourra les méandres des sciences humaines. 

Et voici la réalité…

Enfermés ensemble, deux otages se pourrissent la vie pendant 7 mois

Voilà pour la première nouvelle de la saison 2. Une nouvelle écrite à 4 mains puisque Antony a incarné un otage et Valéry un autre.