Enfermés ensemble, deux otages se pourrissent la vie pendant 7 mois

Marwan

Quelle horreur ! Comment les choses peuvent-elles se dégrader aussi vite ? Il y a 6 mois, j’étais chauffeur de bus à Pelap. Il y a 3 mois, j’étais un chauffeur de bus au chômage dans Pelap, et aujourd’hui, je suis, j’ose à peine le formuler, je suis un otage dans Pelap. Ou autour de Pelap, pour ce que j’en sais. Ma vie s’est écroulée à une vitesse stupéfiante. Encore ! Sans que je me trouve de fautes cette fois-ci non plus. Qu’ai-je fait à part être né dans le mauvais pays au mauvais moment ? Si je songe à l’état du pays aujourd’hui, le moment me parait plus mauvais que le pays. Le moment n’est pas bon du tout, du tout. Si je me réincarnais, je me sens bien arriver en Espagne en 38, en Allemagne en 33 ou dans le Cambodge de Pol Pot. Est-ce lié à ma malchance ? Suis-je malchanceux d’ailleurs ? Plus que mes compatriotes ? Ça reste à prouver. Ma situation actuelle, peu enviable, présente quelques avantages. Mes ravisseurs ne m’ont pas malmené, aussi surprenant que ce soit. Et cette pièce est plutôt confortable. Allez Marwan, vois le bon côté des choses, malgré la peur, malgré l’angoisse, malgré la guerre et même malgré la promesse de violence de mon environnement actuel, au moins, je suis seul dans cette pièce. Maigre consolation, mais consolation malgré tout.

Nizar

Mais qu’est-ce que je fous là ? Les types m’ont attrapé dans la rue, m’ont mis ce sac puant sur la tête, attaché les mains dans le dos… Je ne sais pas où ils m’emmènent, mais les deux gorilles qui m’entourent et me serrent les bras n’ont pas l’air de plaisanter. J’entends le bruit de clés, des rotations dans une serrure… La porte s’ouvre… Ils me poussent, je tombe. Ah, ça y est ! Ils m’enlèvent enfin le sac de mon visage. Pas le temps de voir mes ravisseurs, ils ont déjà décampé et fermé la porte.

Ils n’ont pas daigné me détacher, les salauds. Je suis comme un con, par terre, à peine capable de bouger. Mais je sens que je ne suis pas seul… Il y a une odeur, un mélange de transpiration et d’urine, âcre et désagréable. Quand j’arrive à tourner la tête, je distingue ce type, qui me regarde sans rien dire. Il est assis sur un matelas taché, le dos au mur. Et il me fixe sans bouger, même pas un geste pour me détacher ou un mot pour savoir si je vais bien. Faut que je fasse attention, on ne sait jamais, c’est peut-être un piège. Si je suis là, c’est que j’ai été démasqué, je ne vois pas d’autre explication. Si qui que ce soit apprend que je travaille pour les services secrets du président, je suis mort, sans parler des modalités lentes et sadiques auxquelles j’aurai droit avant de supplier qu’on m’abatte… Tais-toi, Nizar, tais-toi.

Je gesticule pour me redresser et voir enfin dans le bon sens le type qui partage ma cellule. Et là, très mauvaise surprise, car à l’instant où nous parvenons enfin à nous dévisager, je l’entends m’interpeler avec de la rage dans sa voix :

« Putain, c’est ce sale bâtard de Nizar ! »

Marwan

La porte s’ouvre, comme elle s’est déjà ouverte de nombreuses fois ces derniers jours. Trois jours de captivité assez peu reposants. Mais à chaque nouvelle ouverture, le stress baisse un peu. Pas beaucoup, mais un peu. J’apprécie la solitude. La pénombre est usante, mais un rai de soleil traverse ce qui a dû être une petite ouverture et indique approximativement l’heure ou le moment de la journée. L’aube se lève à peine lorsque la porte s’ouvre et alors que j’attends ma pitance tandis qu’un type est projeté dans la pièce. Je le reconnais au bout de quelques instants et c’est plus fort que moi, je lui lance :

– Putain, c’est ce sale bâtard de Nizar !

Pendant une fraction de seconde mon désarroi est double : que vient foutre ici cet enculé de Nizar, et pourquoi, alors que je pense « enculé de Nizar », dis-je « sale bâtard de Nizar ».

Le gardien nous jette un œil à tous les deux. D’abord suspect, ou inquisiteur, son visage s’ouvre et il sourit :

– Vous avez l’air de vous connaitre les filles. Vous avez de la chance de pas vous blairer sinon il aurait fallu en raccourcir un. Mais ça reste une possibilité.

Qu’est-ce qu’il a voulu dire ? De quoi il parle ? Raccourcir qui et pourquoi ? Je délaisse le gardien alors qu’il claque et verrouille la porte pour reporter mon attention sur ce cancrelat de Nizar. Voilà à peine 5 secondes qu’il est dans la pièce et on évoque déjà l’idée de me raccourcir !

– Salaud ! Salaud, tu vas encore me pourrir la vie ! Ça ne t’a pas suffi ce que tu m’as fait il y a 5 ans ?

Je vais pour me jeter sur lui, mais le visage de notre gardien et son raccourcissement me rappelle à plus de mesure. Et je le fixe d’un œil mauvais.

Nizar

Merde ! C’est la double peine… Marwan, certainement l’homme qui me déteste le plus au monde depuis que je l’ai dénoncé aux sbires du Président, il y a 5 ans… J’avoue que c’était gratuit de ma part, vu que ce pauvre abruti est incapable de faire de mal à une mouche. Mais m’en débarrasser m’avait permis d’avoir le champ libre pour reconquérir le cœur de Zeina. La belle Zeina, la jolie fille de Riad, le plus grand commerçant de tissus de Pelap, elle qui avait choisi d’épouser ce crétin sans envergure… Je sais que j’ai été fourbe avec Marwan, mais à la guerre comme à la guerre… Je lui ai piqué sa femme, on a repris le magasin familial ensemble avec Zeina, et quand Marwan est revenu de 6 mois de prison à se faire gentiment interroger sur ses pensées dissidentes totalement imaginaires, il n’a rien compris ! Riad le patriarche ne pouvait pas se permettre d’avoir un gendre compromis auprès du pouvoir… Alors que moi ! Blanc comme un linge, certificat d’allégeance auprès des pontes de Damas, je me suis sali bien comme il faut pour paraître aussi propre que possible !! Dommage pour toi Marwan. Tu avais disparu de la circulation, sauf dans celle de Pelap à conduire ton pauvre bus. Ça m’allait bien de ne plus voir ta tronche de victime. Et Zeina avait oublié petit à petit ton existence. Mais là, maintenant qu’on est tous les deux dans cette pièce, je ne vois pas comment ça pourrait bien finir. Et je peux te dire que la victime, ça continuera d’être toi, Marwan. Pas question que je me fasse égorger par nos geôliers, même si je ne sais toujours pas ce qu’on fout là toi et moi. S’ils en choisissent un à raccourcir, ce sera celui qui a toujours été petit. Toi, Marwan.

Marwan

Mon envie de le frapper a disparu, momentanément. Ou plutôt mon besoin viscéral de lui faire payer sa trahison macère. Nous partageons la même cellule, bloqués dans les mêmes mètres carrés.  Et j’ai appris beaucoup sur la vie carcérale dans les geôles du président « Assassin ».

Je regarde ce grand con, ce grand zguègue et songe que mon grand-père avait raison : on peut trouver du bon dans toutes les situations.

– Écoute Marwan, il faut qu’on discute, tente-t-il mièvrement.

Premier point : ne jamais lui parler. Qu’il en devienne fou. Pas un mot, jamais. Par contre, je ne dois pas l’ignorer. Qu’il se demande toujours si je ne finirai pas par lui parler. Le regarder, sans mépris ni intérêt. Suffisamment neutre pour qu’il souhaite continuer à entamer la discussion.

– Je sais, je sais, la situation n’est pas complètement à mon avantage, mais la réalité est plus complexe qu’il n’y parait.

J’entends, mais n’écoute pas. Les mots coulent sur moi. Je m’extrais de cet échange.

– Tu m’en veux, c’est normal. Je comprends. Mais nous sommes bloqués dans cette pièce, alors autant être solidaires.

Je relâche un peu les muscles de mon visage pour créer l’impression, légère, d’un assentiment. Il faut, en permanence, alterner les expressions de son visage. Que l’autre ne sache jamais sur quel pied danser.

– Dis quelque chose, Marwan. On ne va pas se faire la gueule, après tout, on est dans le même bateau, enfin la même cellule.

Quelle petite merde. Il commence à craquer avant que nous ayons réellement commencé. Je devrais me réjouir, mais je suis presque déçu.

Pas grave, je continue à l’ignorer et je réfléchis à d’autres moyens de lui pourrir la vie. Oh, oui, voilà de quoi le faire monter dans les tours.

Nizar

Marwan m’égorgerait lui-même s’il avait un sabre sous la main. C’est évident. J’essaye d’entamer le dialogue, mais il refuse de me répondre.  Silence complet. À se demander s’il n’a pas avalé sa langue depuis ses insultes à mon arrivée. Ça vaut peut-être mieux ainsi, après tout. Qui sait ce qu’il dirait s’il m’adressait la parole ? Il m’abreuverait de noms d’oiseaux, me traiterait de tous les noms, de traître, d’ordure, de sheitan, de chien… Probablement réciterait-il le bréviaire complet des agressions verbales qu’il a forcément subies dans les geôles de la police, quand je l’ai dénoncé… Mais ce silence me pèse, je préfère encore sa violence à son mutisme. Il faut que je le pousse à parler, je ne peux plus supporter d’entendre les mouches voler, les autres détenus hurler ou les portes claquer. Il faut qu’on règle les comptes, et si on en vient aux mains, j’ai confiance en les miennes.

« Tu sais ce qui me manque le plus, Marwan ? C’est la douceur du corps de Zeina blotti contre moi… On partage au moins ça, toi et moi… Avoir caressé la peau de Zeina, même si je crois qu’elle s’est épanouie véritablement lorsque je l’ai épousée après ton départ. Je t’éviterai le récit de nos ébats, car je sens bien que cela pourrait t’être douloureux, mais sache que je peux mourir demain après les nuits passées dans ses bras… »

Il serre les dents. Il blêmit. Je sens sa fureur contenue… C’est un début.

« C’est l’espoir de construire tous ces souvenirs avec Zeina qui a donné du sens à ma vie. Pour elle, j’aurais tout fait. Et j’ai fait beaucoup. À commencer, tu t’en doutes, par te dénoncer… J’en suis pas fier mais le jeu en valait la chandelle. Je ne pouvais pas imaginer une seule seconde que tu passes ta vie avec elle. Depuis qu’on s’est connus, toi et moi, sur les bancs de l’école, tu m’as toujours donné l’impression d’un type sans envergure, aussi fade qu’un navet… Tu sais, je n’ai pas du tout envie d’être ici, face à ton silence et ta colère, mais ce qui m’intrigue le plus, au-delà du fait que je me demande comment un type comme toi a bien pu séduire Zeina, c’est surtout ce que tu as bien pu faire pour te retrouver enfermé ici ? Toi, le lâche, le faible, le médiocre… »

Il ne parle toujours pas, mais j’ai dû taper trop fort. Il s’est mis debout, les poings serrés, prêt à me démolir…

Marwan

Qu’est-ce que j’ai fait pour être là, qu’est-ce que j’ai fait pour être là ? Mais il n’est pas au courant qu’on meurt comme on prend le bus dans ce pays ? Qu’il n’y a pas besoin d’être la petite raclure de traitre qu’il est pour se retrouver dans une prison quelconque. Il doit y avoir cent groupes armés différents. Quel con. Quel ignare. Quelle petite merde. S’il reparle de Zeina, je vais, je vais… je vais renifler. C’est ça, je vais renifler. C’est insupportable d’entendre quelqu’un renifler tout le temps.

Tiens regarde-le. Ça commence déjà à le gonfler. Ahahah. J’arrête. Quelques instants. Qu’il pense l’attaque terminée.

Et hop. Deuxième rafale. Ahaha la gueule. Ah la gueule.

Ah, je vais cracher aussi.

Tiens. Pas trop près de lui non plus. Juste un mec qui crache.

Pas une super idée. On n’a pas assez d’eau, faut que je garde mes crachats.

Ça l’aura au moins énervé un peu plus.

Il doit être allergique aux reniflements le père Nizar. Ahahah.

Et allez, c’est l’heure de la pâtée. Deux écuelles. Je suis prêt de la porte, une idée, fulgurante. Je prends la mienne en premier et je mets quelques grains de sable dans la sienne. L’air de rien. Il ne m’a pas vu, je crois.

C’est une belle journée.

Et ce sera une belle nuit. Ce con, dont la nuit devrait être peuplée de cauchemars liés aux remords, s’endort comme une masse. J’irai lui pisser dans l’oreille. Quelques gouttes. Je ne connais personne qui aime se réveiller avec l’odeur de la pisse sur soi.

Ah ! tu veux parler de ma Zeina. Ah ! tu veux me chercher. Tu vas me trouver.

Nizar

Il croit que je ne l’ai pas vu, cet abruti ! Il croit que je ne l’ai pas vu mettre des saloperies dans ma bouffe ? Il était même à deux doigts de cracher des glaviots dans la semoule dégueulasse que nos ravisseurs nous servent une fois par jour… Il est trop lâche ou trop faible pour me faire la peau, alors il décide de la jouer fourbe ! On dirait un gosse dans une cour de récréation, à faire ses coups en douce. Quelle petite fiente ! Quel merdeux !

J’essaye de dormir et je lui tourne le dos. Mauvaise idée, peut-être… Je l’entends bouger, je suis aux aguets… Qui sait ce qu’il me réserve, ce faux cul. Pas étonnant que Zeina l’ait oublié si vite. Tiens, penser à elle m’aidera peut-être à m’endormir dans cette cellule étouffante. On crève de chaud, avec à peine deux verres d’eau par jour pour se rincer le gosier. Dormir, oublier la chaleur, faire abstraction de la présence de ce taré immature qui me fait office de voisin de chambrée… Dormir…

Mais putain, c’est quoi ça ? De l’eau chaude sur le visage ? Non, ce n’est possible, pas ça… IL ME PISSE DESSUS !

Je me lève aussi sec et il prend mon poing dans la gueule ! Et pendant qu’il se tient par terre, à pisser le sang et se tenant le nez dégoulinant que je lui ai défoncé, je ne sais pas ce qui me prend…

Je me dirige vers son lit, saisis son drap puant, maculé de tâches de transpiration et de saleté, et je m’accroupis sur mon matelas. Je soulève ma djellaba et je… pourquoi, je ne sais pas, un réflexe… je chie. Et je me torche avec son drap.

« Tu vois, Marwan, toute ta vie tu t’es chié dessus ! Ton existence est une merde ! Tu ne laisseras sur cette terre aucune trace ! Alors je t’en ai fait une belle sur ton drap immonde ! »

Je me suis redressé, hors de moi, incapable d’expliquer mon geste autrement que par une fureur incontrôlable. Mais j’ai dû crier trop fort… Au moment où cette raclure s’est relevée, se jetant sur moi en m’agonisant de crachats en tous genres, nos geôliers arrivèrent en force et entrèrent comme des fous dans la cellule.

La première de leur intervention pour nous séparer. Au moins une fois par jour, sept jours sur sept. Pendant sept mois.

Pelap Post

Une scène étonnante a eu lieu dans les faubourgs de la ville : 2 hommes, d’une saleté épouvantable, en sont venus aux mains en pleine rue, se rouant de coups sous les yeux des passants médusés. « On aurait dit des clochards se battant pour un bout de pain ! » déclare un témoin qui a tenté de s’interposer entre les deux protagonistes. « Ils puaient, c’était affreux. J’ai bien essayé de les séparer, mais on aurait dit deux animaux dans une cage ». D’après nos informations, ce témoin ne croit pas si bien dire. Il semblerait en effet que ces hommes, Marwan S. et Nizar A. venaient d’être libérés de plusieurs mois de captivité, réglant à l’air libre un contentieux personnel. Les deux hommes sont dans un état de santé préoccupant suite à leur pugilat qui aurait duré, selon d’autres sources, pas loin de 50 minutes.

Face à ce cas déroutant, nous avons enquêté dans le quartier. Nos investigations nous ont permis de recueillir un témoignage anonyme exceptionnel : celui de l’un de leurs geôliers.

« Je n’ai jamais vu ça, une telle haine entre des hommes. Nous les avions enlevés, pour des raisons qui nous appartiennent (sic), en attendant que les familles se manifestent. Non seulement personne n’a voulu répondre favorablement à nos demandes de rançon, pourtant devenu très accessibles à mesure que le temps passait (sic bis), mais il devenait impossible pour nous de les garder plus longtemps. Tous les jours, des agressions verbales, des humiliations, des actes méprisables, des bassesses dont je ne croyais pas capable l’espèce humaine. Nous avons miraculeusement tenu sept mois avant de les relâcher gratuitement, épuisés par leurs agissements. C’est bien simple, j’ai perdu espoir en l’espèce humaine en observant ces deux salopards. On aurait dû les égorger, mais c’était au-dessus de nos forces. »

Renseignements pris, ce ravisseur au bord du gouffre qui nous a tenu ces propos parle bien de ce que se sont infligés les deux hommes entre eux pendant leur captivité. Malgré de difficiles conditions de détention, Marwan et Nizar ont probablement survécu à leur calvaire en se livrant une guerre personnelle si intense qu’ils se sont distraits de leur calvaire quotidien.  On a d’ailleurs constaté une très grande diminution des enlèvements dans la ville lors des 7 derniers mois. Il n’y a qu’un pas pour établir un lien de cause à effet entre les deux faits.

Au sujet de cette histoire étonnante, un célèbre psychiatre de l’université de Damas a déclaré: « Souvent l’ennemi de mon ennemi est mon ami. Ici, on a le cas unique d’une situation qui pourrait s’illustrer ainsi : « Mon ennemi est tellement mon ennemi que même son ennemi pourrait être Miss Monde que je m’en foutrais. »

Comprenne qui pourra les méandres des sciences humaines. 

Et voici la réalité…

Enfermés ensemble, deux otages se pourrissent la vie pendant 7 mois

Voilà pour la première nouvelle de la saison 2. Une nouvelle écrite à 4 mains puisque Antony a incarné un otage et Valéry un autre.

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