Il fait deviner à ses salariés qui sera viré le premier

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Moi je dis, faut s’amuser. On s’amuse pas assez dans la vie. En ce moment c’est déjà bien assez dur pour pas en rajouter. J’ai toujours eu le mot pour rire, la vanne au bord des lèvres. Toujours une petite blague pour faire marrer les copains. Faut rigoler comme je dis toujours. Je me souviens, au mariage du petit Toni, quand j’avais remplacé le vin de la sangria par du sang de cochon. Oh la rigolade, oh la tête des gens. Ce qu’on s’était marré. Surtout qu’il y avait un végétarien, enfin un « végétariencompris » comme je les appelle. Non, on s’était bien marré. Pas autant qu’au baptême du petit Lilo. J’avais collé une espèce de poil à gratter dans le bénitier. Le petit s’est mis à brailler, personne comprenait pourquoi. Il a continué à se gratter pendant des heures et des heures. Oh la marrade. Je suis comme ça, j’aime bien rigoler.

Tout le monde le sait que j’aime bien rigoler. La famille, les copains et mes gars. Mes gars, c’est mes employés. Je dis mes gars, mais y’a deux filles. Vingt-cinq gars et deux filles. J’ai toujours rigolé avec eux aussi. Tiens, quand j’avais dit à Philippe « Si tu viens tous les jours deux heures plus tôt pendant un mois, je te filerai une promotion ». Ah le con, tous les jours il était au bureau à 6 h 30 pour ouvrir la boîte. J’avais promis la même chose à Jean pour le soir et ce con partait à 20 h 00. Du coup, j’ai pu faire tourner le bureau pendant un mois sans embaucher d’intérimaire. Et à la fin, je leur ai dit « Poisson d’avril ! ». Ahaha, la tête qu’ils ont faite. On a bien rigolé. Surtout qu’on était en novembre. Ahaha la rigolade.

C’est mon truc ça de rigoler. Je peux pas m’empêcher. Comme quand j’avais appelé la femme de Fabrice pour lui dire qu’une coulée de béton avait recouvert son mari. Elle s’inquiétait, voulait savoir comment il allait. Moi je savais qu’il n’avait pas grand-chose alors je la chambrais : « Il va bien mais maintenant va falloir assurer parce qu’il a une bite en béton ». Ah non, la rigolade.

Mais tout a une fin. On peut pas rigoler toute sa vie. On devrait pouvoir, mais on peut pas. Je dois me séparer de cinq de mes gars. La crise. Certains clients font faillite. La crise et puis aussi les travaux que j’ai faits pour agrandir la maison. Et la piscine, elle va pas se payer toute seule. Les fournisseurs mettent de plus en plus de temps à régler. Non, c’est la crise quoi. Avec le bateau que j’ai acheté pour le tour du monde que je me prépare pour l’année prochaine, j’ai pas le choix. Faut faire plus avec moins. Je veux pas me retrouver avec des soucis pendant que je m’apprête à accoster à Tahiti. Je veux rigoler moi, pas m’emmerder. Si j’en vire cinq, je suis tranquille. Faudra que les vingt qui restent bossent plus, c’est clair. J’en vire cinq, j’en nomme un super contremaitre pour qu’ils fassent chier les autres et on pourra recommencer à rigoler.

Justement, pour que ça se fasse dans la bonne humeur, j’ai convoqué tout le monde aujourd’hui. Un samedi. J’allais pas non plus les faire venir m’écouter sur une journée de boulot. Faut rigoler, mais faut pas déconner non plus. Ils sont tous là. J’ai hésité à convoquer les filles parce que ça ne les concerne pas et puis j’ai pensé que si les mecs rigolaient, y’avait pas de raison que les filles rigolent pas.

Les vingt-sept sont là, dans le hall. Rien qu’à voir leur gueule, j’ai envie de me marrer. Une épidémie de constipation. Que des gueules fermées, des sourcils froncés, ah le tableau. Moi, j’ai mis mon plus beau costard et j’ai une fiche jaune dans la main. Je leur dis avec un grand sourire :

– Bonjour à toutes et à tous, aujourd’hui, journée spéciale !

Ça a pas l’air de détendre l’atmosphère. Alors je continue :

– Je suis un petit gros, je travaille dans l’entreprise depuis 1990, j’ai trois jours d’arrêt maladie en dix-sept ans, je suis, je suis ?

Ah, Raymond lève le bras quand même. Je lui demande :

– Oui, une proposition ?

Ah le con, il est tout apeuré mais il murmure :

– Je suis Raymond.

– Gagné !

Il semble soulagé mais pas trop. Je continue.

– Mais alors qu’a gagné Raymond ?

Toujours des gueules d’anxieux. Personne ne rigole. C’est ça le problème quand on est un rigolo, les autres sont jaloux. Ils ne savent pas rigoler. Ils voudraient être comme moi, mais comme ils n’y arrivent pas, au lieu de se marrer avec moi, ils font la tête.

– Personne ? Allez, un petit effort !

Rien. Juste des casseurs d’ambiance. Vingt-sept casseurs d’ambiance. Je vais passer à la vitesse supérieure.

– Une prime ! Raymond gagne une prime.

Ah, là je vois leurs yeux s’allumer. Y’a de l’intérêt. Ils ne rigolent pas encore mais ils s’intéressent. Oh leur tête. Une forêt de sourires tout à coup. Ah, ça fait plaisir.

– Oui messieurs dames, Raymond gagne une belle prime. Une belle prime de licenciement ahahaha !

Et revoilà la soupe à la grimace. Faites des efforts, je vous jure.

– Oh ! allez, je vous vois là, vous êtes jaloux de Raymond. Pas de soucis, on continue. Celui-là, il est facile :

– Je suis arrivé dans la société le jour de la mort de mon père, je suis, je suis …

Silence. Et gueules d’enterrements, c’est le cas de le dire. J’ai plus envie de rire non plus, ils me gâchent mon plaisir.

– Mais Fabien enfin ! Oh, les gars, faites un effort.

C’est mon drame ça. Être drôle dans un monde de gens pas drôles.

– Alors qu’est-ce qu’il gagne Fabien ? Un abonnement. Un abonnement à quoi ?

Silence radio. Encore.

– Un abonnement à pôle emploi ! Ahahah.

J’aurais peut-être dû leur dire qu’il n’y en aurait que cinq. Voilà, je vais faire ça.

– Alors, pour le troisième prix sur cinq. Je répète : pour le troisième prix sur cinq.

Mouais, ça marche pas formidable. Tant pis pour eux.

– On continue. Mais là j’inverse. Le prochain, il gagne un séjour à durée illimitée…. chez lui ahahahaha.

« Je travaille dans l’entreprise depuis 14 ans, j’ai à charge ma mère et un enfant handicapé, je suis, je suis… »

La rigolade, y’a que ça de vrai.

Pour la réalité

Si vous souhaitez garder un peu de foi dans l’humanité, n’allez pas voir la réalité qui est bien pire que ce que nous avons pu inventer.

Il fait deviner à ses salariés qui sera viré le premier

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