Il rate son permis pour la 92eme fois

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Amédée attendait devant l’auto-école. Pour la 92ième fois. Il regarda sa montre. Huit heures. Dans trente minutes l’inspecteur arriverait. Ils monteraient tous dans la Clio et s’embarqueraient pour une épreuve de 30 minutes. A 9h30, l’inspecteur lui dirait au revoir. Et quelques jours plus tard, il recevrait la réponse :

x accepté, voilà votre permis, enfin le petit papier qui vous en tient lieu en attendant le permanent.

x recalé,  recalé comme les 91 fois précédentes.

Cela faisait 46 ans maintenant que tous les 6 mois, Amédée tentait de passer son permis.

Il avait eu le code, en janvier 1972, au bout de 2 semaines. Aucune faute. Il était doué pour le code, pas de doute. D’ailleurs, il l’avait repassé 9 fois depuis, puisque tous les 10 essais à la conduite, il fallait repasser le code.

Il était bon pour le code. A part en 1984 et en 2002, il n’avait jamais fait aucune faute. Pour 1984, il avait une excuse. Sa femme avait accouché de merveilleux jumeaux dans la nuit de l’examen. Sans sommeil, avec quelques verres dans le nez, il avait répondu « je saute » à la question :

— le pont tournant ne permet pas de traverser le canal, vous :

A- Attendez

B- Sautez

En 2002, son excuse n’était guère plus brillante. Sa femme venait de le quitter, parce que décidément il était incapable de mener à terme quoi que ce soit.

— Et les enfants, je ne les ai pas menés à terme les enfants ?

A quoi sa femme, Eugénie, avait répondu, dans une moue méprisante :

— Je les ai finis. S’il avait fallu que tu accouches, ils seraient morts de vieillesse dans ton ventre.

Alors quand la diapositive avait affiché un camion grillant une priorité et que la question demandait :

A- Vous doublez par la gauche

B- Vous freinez après avoir regardé dans le rétroviseur

C- Vous tentez de passer dessous

Il avait coché la réponse C. Mais il avait eu le code quand même. Il avait eu le code 10 fois ! Ce n’était pas rien pour quelqu’un qui ne menait rien à bien, rien à son terme.

Mais il devait convenir que le code ne suffisait pas pour conduire, cela représentait une étape intermédiaire vers le permis. Une étape. Il avait franchi la première et achoppait avec une régularité inquiétante sur la deuxième. Depuis 46 ans. 91 Echecs. Quatre-vingt-onze !

Comment était-ce possible ? S’il était incapable de se souvenir avec précision des 91 passages, il gardait avec une acuité redoutable et douloureuse la mémoire de ce premier essai. Il était monté dans la deux chevaux, avait souri à l’inspectrice, avait vérifié sa ceinture, le rétroviseur intérieur et le droit. Pas de rétroviseur gauche à cette époque-là et en voiture Simone.

Piège classique, déjà vieux en 1971, l’inspectrice avait demandé au moniteur de laisser la voiture en prise.

Le moniteur avait bien indiqué à Amédée ce piège classique.

Amédée n’en tourna pas moins la clef de contact sans avoir vérifié et finit sa première tentative, 3 secondes après l’avoir démarrée, le nez dans le pare-brise. Il avait tourné la tête machinalement vers la droite. Il regardait l’inspectrice, le front écrasé contre la vitre, le nez tordu, et surtout un regard totalement interloqué qui ferait hurler de rire l’inspectrice pendant des années. Elle raconterait cette anecdote à chaque repas, chaque occasion :

« Et là, t’aurais dû le voir, un lapin dans les phares d’une voiture sauf qu’il était dans la voiture ahahaha ».

« Tu lui aurais dit qu’un troisième pied venait de lui sortir du trou de balle qu’il aurait pas eu l’air plus surpris ».

Jeanne avait varié les versions avec les années, pour garder son anecdote fraiche. En 2017, 46 ans plus tard, elle la racontait toujours à la maison de retraite :

— Non vraiment, on aurait dit Adolf Hitler qui se réveille avec son prépuce en pendentif.

Jeanne avait le sens de la formule et aimait se lâcher à tout propos.

Passé le moment d’étonnement, l’inspectrice lui tendit un petit papier blanc. Le rose était synonyme de succès, le blanc d’échec.

— Mais, vous ne me laissez pas conduire ? Même pas essayer, enfin vous montrer ?

— Vous avez déjà essayé, vous m’avez déjà montré et ça suffira pour aujourd’hui. Merci.

Amédée sortit de la voiture dépité. Il lui avait fallu tellement de courage, d’abnégation pour atteindre le niveau minimum requis. Comment allait-il faire pour repasser le permis ? Le moniteur l’avait prévenu :

— Vous n’avez pas le niveau, mais on avisera au bout de 6 mois. Sur un malentendu.

Six mois plus tard, Amédée notait que le résultat était décevant. Jean, le moniteur l’avait repris :

— Non, ce n’est pas décevant. Décevant c’est quand un résultat n’est pas conforme, en moins bien, à ce que l’on pouvait en attendre. Dans votre cas, le fait que vous ayez réussi à monter dans la voiture sans écraser personne ni vous vautrer, serait plutôt une réussite. Non, je dirai que ce résultat est « conforme ».

La veille du deuxième examen, alors qu’il avait repris une dernière leçon, il s’était enquis auprès de l’animateur de ses chances de succès :

— Vous avez les mêmes qu’une moule du bassin d’Arcachon de visiter le zoo de Vincennes. Si on ne le fait pas pour vous, ça risque pas d’arriver.

Et devant la mine déconfite d’Amédée il avait précisé, en riant :

— Mais non, je plaisante. Tout va bien se passer. Tout sera conforme à nos attentes.

Et de fait, lorsque l’inspecteur arriva, il n’oublia pas de vérifier qu’il n’était pas en prise. Mais il s’attendait tellement à y être, qu’il débraya, baissa le levier. Levier qui était au point mort et ce faisant il enclencha le levier sur la seconde et relâcha l’embrayage.

La secousse fut nettement plus violente que la première fois.

A tel point que la tête d’Amédée, qui avait oublié de mettre sa ceinture, passa à travers le volant. Ainsi que sa main droite.

Il regardait toujours à droite avec un air un peu plus ahuri et surpris que la première fois.

Jean raconterait souvent cette anecdote à ces amis :

— Je vous jure, on aurait dit un Picasso. Mais un Picasso qu’aurait été joué par Bourvil.

Il varierait les versions avec les années :

— Attends, le mec il avait l’air aussi surpris que si on lui avait greffé une couille sur le nez.

Et finirait lors de repas de famille:

— Héhéhé, cette tête qu’il avait, ce regard. On aurait dit Hitler venant d’apprendre que son deuxième prénom était Moshe.

Ce deuxième échec mit durablement à mal la confiance d’Amédée. Son professeur d’auto-école avait commenté : « déjà qu’avec la confiance, on était dans l’aléatoire, avec le doute on va rentrer dans l’illusoire ». Amédée prit encore 6 mois de leçons de conduite à raison d’une tous les 15 jours. La session était si stressante pour l’un comme pour l’autre qu’ils avaient du mal à remonter en selle plus souvent. Mais bonne nouvelle, Amédée ne laissait plus jamais la voiture en prise.

Le troisième essai, presque un an jour pour jour après le premier, eut lieu avec la même examinatrice.

Elle le reconnut aussitôt et ne put réprimer un sourire. Elle avait raconté l’anecdote la veille.

Ce qu’elle ignorait encore à ce moment, c’est qu’elle allait pouvoir l’enrichir d’un deuxième passage savoureux.

Amédée démarra correctement après avoir tout vérifié, prise compris. Ils roulèrent dans un Paris presque désert pendant 10 minutes. Amédée ne conduisait pas bien, allait trop lentement, était tendu mais après tout il n’avait mis personne en danger. Il tendait vers une livraison du précieux sésame, lorsque Jeanne dit :

— Garez-vous derrière la voiture bleue.

Sauf qu’il n’y avait pas de voiture bleue. Jeanne aimait beaucoup cette petite feinte qui permettait d’observer le comportement d’un conducteur en état de stress. Elle n’avait pas imaginé une seule seconde que le stress allait tordre les boyaux déjà soumis à rude d’épreuve d’Amédée qui péta très peu discrètement. Le bruit fut oublié dès que l’odeur se fit connaitre et dans la stupeur générale, Amédée fixait stupidement l’examinatrice, tout en continuant à conduire.

Ils rentrèrent de biais dans la voiture verte, la tête d’Amédée venant à la rencontre du pare-brise, lui se retrouvant dans une position qui ferait dire à Jeanne :

— Et la deuxième fois, après avoir lâché une sorte d’Hiroshima du pet, il reste la tête contre le pare-brise sans bouger. On aurait dit Hitler dans son bunker quand il apprend qu’il n’y a plus de pâtée pour ses chiens.

Ce troisième échec, gênant pour tout le monde, sonna le glas de son passage chez « Ecole Auto, l’auto-école qu’il vous faut ». Mais Amédée, qui venait de rencontrer Gertrude, n’entendait pas renoncer.

Il s’inscrit dans une auto-école près de chez lui dans le 20eme arrondissement et 6 mois plus tard, il eut droit à un quatrième échec, suivit d’un cinquième qui figure encore dans toutes les écoles de conduites.

Amédée n’était pas stupide, loin de là, mais les examens le mettaient dans un état second. Alors qu’il venait de finir l’examen, que tout se passait bien, enfin aussi bien que possible pour lui, l’inspecteur, un nouveau, lui posa deux questions théoriques, une nouveauté.

— Où se trouve la valve de la roue arrière ?

En entendant la question, le moniteur songea qu’on cherchait à dépister les mongoliens un peu tardivement.

Amédée expliqua fièrement qu’elle se trouvait en bas de la roue. L’inspecteur lui demanda d’aller vérifier :

— Je ne comprends pas, elle est en haut, la dernière fois elle était en bas. Mais ça doit être la même je pense.

Le moniteur songea que le test fonctionnait plutôt bien, l’inspecteur mit très exactement 7 minutes à cesser de rire et ne put, sans se déjuger, donner le permis à Amédée.

Amédée et Gertrude s’installèrent dans leur petit appartement vers Nation. Heureusement pour lui, Amédée n’avait pas besoin de son permis de conduire pour travailler. Il était comptable chez Gallimard et il lui suffisait de prendre la ligne 1 pour se retrouver à 10 à 15 minutes à pied de son travail. Mais passer son permis devenait une obsession. Et sa femme l’avait motivé de la pire des manières :

— Allons Amédée, tout le monde peut passer son permis de conduire. Il n’y a aucune raison pour que tu n’y arrives pas.

Ce n’était pourtant pas les raisons qui manquaient : Amédée et la conduite étaient antinomiques, comme chat et eau. Mais plus les échecs se succédaient, plus Amédée en faisait une question de principe, taillait ce succès comme une pierre cardinale de sa vie. Pouvait-on prétendre avoir réussi sans être capable de passer le permis ?

A son dixième échec, il retomba sur Jeanne et la gêne fut totale, immédiate surtout lorsque elle demanda à la cantonade :

— J’espère que personne n’a mangé de flageolets hier.

Trente ans plus tard, elle dirait encore :

— Vous auriez vu sa tête, j’ai cru qu’il allait se chier dessus. On aurait dit Hitler devant un steak d’autruche.

Ce dixième essai découragea Amédée. La naissance de sa fille, Lucile, sa promotion chez Gallimard qui le fit passer comptable en chef, l’éloignèrent des voitures pendant 3 ans. Ils partaient en vacances en train, la belle affaire.

Mais le doute revint, l’envie de briller aussi et il rechuta.

Son examinateur, un jeune, Jacques, fut très agréable et, jusqu’au dernier moment, Amédée y crut.

Oui, ce onzième essai serait le bon, la pause avait été bénéfique.

Enfin, Jacques dit :

‑ Voilà, je vous laisse faire la manœuvre que vous souhaitez.

Lorsqu’on vous laisse choisir, personne ne prend le créneau. Amédée choisit, comme la plupart des candidats le demi-tour.

Et se retrouva en sens interdit. Avec un petit papier blanc dans les mains.

Jacques raconterait longtemps cette anecdote :

— Vous auriez vu sa tête, on aurait dit Hitler qui trouve une kippa dans sa garde-robe.

Le vingtième essai devait être le bon. Il était à nouveau papa, nouvelle promotion et sa mère venait de se remettre d’un cancer douloureux.

L’inspecteur, encore un nouveau, le 8eme depuis ses débuts, arriva manifestement alcoolisé.

Amédée fut impérial, même si l’odeur de vinasse l’incommodait. Lors de la dernière manœuvre, qu’il réussit parfaitement à la surprise de son moniteur, il regarda l’examinateur qui dormait du sommeil du juste.

Il ouvrit les yeux quelques instants plus tard :

— Hein, quoi ? Vous êtes qui ?

— Mais, mais Amédée Fauchard.

— Qui ? Il regarda autour de lui, paraissant ne pas comprendre ce qu’il faisait là. Non mais je suis en congés là.

— En congés ? Mais et le permis ?

— Quoi le permis, je peux pas vous le donner, je suis en congés.

Et s’il avait pu se souvenir de la tête d’Amédée, il aurait surement dit :

— On aurait dit la tête de Hitler avant de se suicider.

Amédée enchaina les échecs automobiles tandis qu’il alignait les succès ailleurs :

— Troisième enfant, nouvelle promotion, amour parfait.

Il écrasa un chat pour sa vingtième tentative.

— Vous auriez vu ma tête, évoquerait plus tard l’examinatrice, on aurait dit Hitler le jour où Rudolf Hess est parti pour l’Angleterre.

La trentième fois, jour des 10 ans de la petite, il oublia de passer la 5ieme sur l’autoroute. Lorsque l’examinateur lui demanda, pour le faire percuter, combien de rapport il avait, Amédée répondit :

— En ce moment 2 par mois, mais c’est parce que ma femme est souvent malade.

— Vous auriez vu ma tête : Hitler dans un camp de nudiste à Jérusalem.

La trente-septième fois, épuisé par les maladies des trois enfants, la sinusite de sa femme, l’arrivée de sa belle-famille et un rhume carabiné, lorsque l’inspectrice lui demanda ce qu’il attendait alors qu’il était au stop depuis 30 secondes, il répondit :

— Ben que ça passe au vert, et reçut le petit papier blanc…

La 45ème tentative fut particulièrement douloureuse. Par un hasard méchant de la vie, il passait son permis le même jour que son fils. Ce dernier rentra à la maison avec le papier rose, le jour où son père, retombant sur Jeanne, proposa une sorte de compilations de tout ce qui pouvait aller mal durant 15 minutes de conduite.

Ses deux filles obtinrent le sésame du premier coup, lors de son 52 et 54 essais.

Dès lors, la vie d’Amédée et des siens sombra petit à petit. Amédée vivait, parlait permis de conduire du soir au matin. Plus rien ne l’intéressait qu’enfin obtenir ce précieux papier qu’il tentait vainement d’acquérir depuis près de 30 ans.

A la question :

— Mais pourquoi t’obstines-tu ? Il répondait invariablement « parce que j’en ai besoin ».

— Tu as besoin du permis ? Mais ça fait 30 ans que tu t’en passes.

— J’en ai besoin pour moi, pour me prouver que je peux le faire.

— Mais justement, tu ne peux pas !

Et la sincérité avec laquelle cette dernière remarque tombait, ce couperet ne faisait que renforcer sa détermination.

Il en perdit le sommeil, son travail s’en ressentit et il rata la promotion qui lui était garantie depuis des années. Sans devenir irascible, son humeur connut des hauts et des bas désagréables pour tout le monde.

Lorsque son fils annonça qu’il quittait la maison pour un tour du monde en voiture, Amédée fut à deux doigts de le déshériter. Ce qu’il songea réellement à faire pour la petite dernière qui voulait devenir « la première championne du monde de rallye ».

Lorsque ses amis organisèrent une petite sauterie pour fêter son 75 ième échec, lui si léger, si prêt à l’auto dérision, fut mortifié, non par la fête, mais par le gâteau, commandé deux jours avant, qui prouvait que personne n’avait songé qu’il put réussir.

— Je vais finir seul et clodo si ça continue, eut-il la force de réaliser.

Sa femme lui battait froid, ses enfants n’osaient plus lui adresser la parole, ses amis s’éloignaient, et son travail, devenu purement alimentaire ne lui procurait aucune joie.

Il se promit, d’un serment solennel, de ceux qui ne servent à rien, qu’il réussirait son 85eme passage. Mais il y avait une équipe de télévision, venu observer « l’homme qui avait le plus raté son permis » et il échoua lamentablement.

— On aurait dit Staline le jour de l’invasion de la Russie.

Il fêta sa retraite et ses 60 ans le même jour, sans plaisir, ni joie.

Même la naissance de son premier petit enfant ne lui mit aucun baume au cœur :

— Tu auras le permis avant moi !

Et la jalousie, la rancœur à l’encontre du nouveau-né lui enlevaient toute satisfaction.

Il passa sa retraite à tenter d’avoir le permis mais ce qu’il gagnait en expérience, il le perdait en réflexe, dynamisme.

Le jour de ses 75 ans, il passait son permis pour la 92ieme fois.

Le moniteur lui avait dit que ce serait la dernière fois. Personne ne vous donnera le permis à plus de 75 ans, pas après 92 échecs. Si vous aviez un problème, ils se sentiraient responsables, pourraient peut-être perdre leur poste.

Amédée n’avait pas besoin de cette pression supplémentaire mais il fit contre mauvaise fortune bon cœur :

— Qu’il en soit ainsi, je me sens bien.

Lorsqu’il faisait défiler toutes ses tentatives, tous ses échecs, les plus douloureux n’étaient pas les plus ratés comme les premières fois, non, les plus douloureux étaient ceux où il était passé si près. A tel point qu’il ne savait pas s’il pourrait supporter un nouvel échec, qui soit « presque un succès ».

— Je devrais peut-être tout planter, pour être sûr, n’avoir pas de regrets.

La pensée qu’il put ne pas avoir de regret après avoir passé 55 ans de sa vie, plus de 2000 heures de conduites, près de 100 000 euros à tenter d’obtenir le sésame le fit sourire et il passa l’examen détendu.

Il ne fit aucune erreur. Rien. L’examinateur fut sympathique, ne demanda que des choses classiques et au moment de se garer, proposa à Amédée de faire un créneau.

Des créneaux, Amédée en avait réussi des dizaines, sinon des centaines dans sa carrière de candidat.

Et il ne sentit aucune pression, mais de la joie, ça y était, enfin. Il était à un créneau du succès, du bonheur. Il allait pouvoir remettre sa vie d’aplomb, se réconcilier avec sa femme, ses enfants, apprendre à connaitre ses petits-enfants, renouer peut-être avec quelques amis.

Sans qu’il s’en rende compte, Amédée, bouleversé par lui-même, s’était mis à pleurer, à chaudes larmes. Pour tout dire, toutes les larmes de son corps sortirent, toutes ces larmes de colères, d’angoisse, d’injustice qu’il avait retenues pendant ces 92 tentatives, ces 55 années, déferlèrent. Lui brouillant la vue, le rendant quasi aveugle. Il fit ce créneau à l’oreille plus qu’à la vue, cogna devant derrière, érafla l’aile, totalement inconscient de ce qu’il faisait mais satisfait.

Enfin, il regarda, derrière ses larmes, l’examinatrice, heureux, attendant le précieux sésame.

Avant la réforme de l’examen, lorsque l’examinateur remettait directement sa décision en tendant le papier rose, il aurait eu son permis. Elle n’aurait pas eu le cœur de lui refuser, pas en l’ayant en face. Mais en 2017, la décision est envoyée par courrier, et l’empathie fonctionne moins bien à distance.

Elle le remercia, le moniteur aussi. Amédée les quitta satisfait, heureux.

Elle dirait plus tard « Il m’a fait tellement de peine, je crois que j’aurais pu réconcilier Hitler et Staline, avec un sourire comme ça ».

On retrouva son corps, dans la cage d’escalier, foudroyé sept jours plus tard. Il tenait à la main la décision, le papier blanc.

Et voici la réalité…

Il rate son permis 92 fois

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