La famille du marié lynche le DJ

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Je n’aurais jamais dû accepter.

Mais Elise a insisté et j’ai lâchement préféré acheter la paix des ménages alors même que nous n’en formions pas un. De ménage.

Du moins, pas encore. Ce samedi 17 juillet devait être le jour inaugural d’une nouvelle qualification de notre couple aux yeux du curé et du maire, des parents et des amis. Mariés. Sous vos applaudissements et vos grains de riz, remise du livret de famille, sermon du père Jacquet dans la coquette église du village, histoire de patienter dans le frais et l’ennui jusqu’à l’heure du cocktail… Pour le meilleur et pour le pire, et jusqu’à ce que la mort nous sépare. J’ai eu peu de meilleur et beaucoup de pire ; et ce n’est pas la mort qui nous a séparés.

C’est cet enculé de Pierre-Yves.

Un an à tout préparer : les dégustations de champagne, de petits fours, de plats en sauce, de pièces montées… pour ne choisir que le meilleur à nos yeux et à ceux de nos parents, amis financiers de cette cérémonie autocentrée. J’en ai frisé l’indigestion, au propre et au figuré. Tous les week-ends ou presque à ne penser qu’à des détails festifs dont tout le monde négligera la minutie au bout de trois coupes, à supporter les débats interminables de nos parents sur la finesse discutable du suprême de volaille ou l’excès de cuisson des magrets de canard, sur la couleur des fleurs ornant les tables, sur le style de la robe d’Elise ou le dilemme fondamental « Nœud pap’ ou cravate ? »… Heureusement qu’Elise et moi nous aimions ; ce genre d’épreuves est finalement presque plus ravageur pour la cohésion d’un couple que la perspective de mêler des sous-vêtements sales dans un panier à linge.

J’avais rapidement abandonné le combat et laissé à Elise et nos parents le soin de procéder à tous ces arbitrages qui m’avaient épuisé. Bœuf ou volaille, Opéra ou choux à la crème, je m’en cognais. Pour moi, l’essentiel était de réunir nos amis, de s’amuser et danser jusqu’à l’aube, de partager le bonheur que nous avions à être ensemble, Elise et moi, entourés par cette belle bande de fêtards bienveillants. J’ai gardé mes forces pour constituer la liste des invités, organiser un plan de table qui ménageait toutes les affinités et susceptibilités, n’oublier personne et exclure les cas problématiques… Je n’ai commis qu’une erreur.

C’est cet enculé de Pierre-Yves.

« Elise, c’est pas possible ! C’est ton ex ! Pas question que Pierre-Yves foute les pieds à notre mariage !
– Arrête, Thomas, c’est ridicule ! Lui et moi, c’est rien ! Mort et enterré ! On a passé 6 mois ensemble il y a 7 ans, c’est pas comme si on s’était déjà mariés !
– Justement, je ne te comprends pas ! Tu l’as largué en mode brutal, il s’est farci une dépression sévère à chialer sous ton balcon pendant 3 semaines, et là, tu veux lui proposer de faire le DJ, comme si de rien n’était ?
– Il s’en est remis ! Il est maqué avec Cécile depuis 4 ans… Tout ça est oublié. Et puis, tu m’expliques comment on va faire si c’est pas lui ? On a vu que des groupes de baloche pourris qui te sortent « La Danse des Canards » au bout d’une demi-heure ! Et quand tu leur réclames du rock, ils te proposent Michel Sardou ! Sérieux, Thomas… Et tous les DJ du coin sont des nazes !
– Sauf Pierre-Yves, c’est ça que tu veux me dire ?
– Bah oui, y’a pas photo ! Tu sais comme moi que Pierre-Yves est le meilleur DJ qu’on puisse trouver… »

Techniquement, je ne pouvais pas lui donner tort : il était excellent dans ce registre. Ça me donnait des aigreurs d’estomac de le reconnaître mais depuis le lycée, Pierre-Yves (déjà un enculé) était la seule star des soirées qui n’avait pas besoin de danser. Arborant son sempiternel sourire de faux-cul qui sait parfaitement qu’une mine réjouie dissuade le sceptique de poser les questions qui fâchent, convaincu également – à juste titre – que les filles préfèreront toujours apercevoir un bout de gencives saines à des lèvres hermétiquement fermées, Pierre-Yves avait adopté le big smile permanent comme stratégie de conquête. Bingo ! Ses platines attiraient la gente féminine, aussi sûrement qu’un quaterback américain prognathe émoustillaient les pom-pom girls des comédies adolescentes. Le sourire trop large pour être honnête, Pierre-Yves était un VRP de la drague, le genre de type qui laisse venir le chaland en adoptant la morgue de celui qui sait que sa camelote suffit à susciter l’intérêt. Les filles du lycée tombaient dans le panneau, venaient fureter autour de ses platines pour s’enquérir de sa programmation à venir ou réclamer un morceau dédicacé. Lui, l’air de rien, sans se départir de sa banane buccale, adoptait un détachement qui affolait les jupes. Et il tenait ses promesses… La piste de danse était remplie, les jambes se trémoussaient, le crescendo musical savamment orchestré et l’excitation des filles suffisamment bien maîtrisée pour s’assurer de la réussite de son plan initial : en fourrer une dans son lit.

Une fois, ce fut Elise.

Ce soir-là, j’avais observé son manège. Fermement décidé à tenter ma chance avec elle lors de cette fameuse soirée post-Baccalauréat, je défilais vainement dans ma tête les phrases d’accroche qui me permettrait d’éveiller l’intérêt d’Elise à mon endroit. Moi, Thomas, le mec moyen en tout – moyennement beau, moyennement drôle, moyennement intelligent, moyennement diplômé du bac… – je n’avais que peu d’arguments à faire valoir face à cette concurrence déloyale exercée par Pierre-Yves, ce nul en rien.

J’avais fini par trouver une approche potable et discutais avec Elise de sujets à enjeux intimes forts, prompts à exhaler une tension sexuelle irrépressible : ses projets pour la fac, la perspective de vivre en cité universitaire, un banc d’essai des meilleurs films de Matt Damon, les mérites comparés des différentes prépas de la région… J’allais serrer Elise, c’était évident. J’étais manifestement le seul à le penser.

Car soudainement, elle se détourna de moi en s’excusant pour se diriger vers Pierre-Yves au moment où celui-ci venait d’enchaîner avec un morceau de David Guetta. « Heroes ». Une reprise emphatique jusqu’à la nausée du chef d’œuvre de Bowie. Elise A-DO-RAIT cette chanson, d’autant plus depuis que le DJ blond surexcité en avait dopé l’impact à coups de truelles synthétiques et de boîte à rythmes martiales. Un désastre pour mon romantisme fragile, un coup de maître pour le tableau de chasse de Pierre-Yves : Elise, enthousiaste comme peuvent l’être les filles de 18 ans après 3 vodka-pomme, alla rapidement remercier notre DJ du soir d’avoir programmé un de ses plus prestigieux congénères, courut s’éclater sur la piste de danse en levant les bras et en hurlant à la lune qu’elle et ses copines can be heroes, just for one day… A la fin de la chanson, elle ne détourna pas le regard vers moi, seul avec ma bière tiède dans un coin sombre, et partit en grande conversation avec Pierre-Yves. Il maintenait habilement ses distances avant de, petit à petit, ferrer Elise à coups de sourires et de goûts en commun. Je ne les vis pas s’éclipser, puisque, jetant l’éponge un quart d’heure plus tard, je rentrai chez moi la queue entre les jambes sans qu’elle ait eu l’occasion de vivre quelque émotion au contact d’Elise. Ce soir-là, c’est un autre qui eut ce privilège.

C’est cet enculé de Pierre-Yves.

Le temps a passé, l’idylle entre Elise et Pierre-Yves aura duré quelques mois avant qu’elle ne se rende compte de la vacuité et de l’égoïsme du personnage. Il était plutôt du genre à quitter que se faire quitter et avait très mal vécu la rupture qu’Elise avait décidée, plus sûrement blessé dans son ego que dans son cœur de reptile. Quant à moi, j’avais muri, pris de l’assurance et ma patience fut récompensée 3 ans plus tard lorsqu’Elise et moi nous retrouvâmes à une soirée d’anciens du lycée. Aux platines, un Ipad soigneusement programmé constituait un adversaire plus à ma mesure que Pierre-Yves. Riant à l’évocation de cette soirée que j’avais si mal vécue, Elise balaya le passé, le déclarant sans importance et le rangeant au chapitre des erreurs de jeunesse. Je riais moins, certes, mais ce soir-là, David Guetta ne vint pas perturber nos retrouvailles et je ne partis pas avant minuit.

(Ellipse : flirt, baisers, sorties, baisers, restaurant, accouplements…)

(Ellipse (bis) : fin des études, installation, projets, rencontre des parents, préparation de mariage, faire-part, mairie, église, vin d’honneur, dîner de mariage, pièce montée…)

… soirée.

Avec DJ et sans groupe de baloche pourri.

J’avais cru acheter la paix des ménages en acceptant que Pierre-Yves reprenne un rôle dans ce film jusqu’à présent presque parfait. Jamais le mot « paix » n’aurait pu à ce point être éloigné de son sens initial : la soirée fut une boucherie, une insulte à la félicité censée irradier une journée comme celle-ci.

Elise s’était chargée de reprendre contact avec Pierre-Yves, par l’intermédiaire de son amie Cécile. Ayant remplacé ma future femme dans les bras de mon rival quelques années plus tard, Cécile avait permis que reste maintenu un contact ténu avec Pierre-Yves. Les nouvelles des uns et des autres circulaient par son intermédiaire, entretenant de loin en loin le semblant d’une relation. Pierre-Yves avait changé, soi-disant, transformé par l’échec de son aventure avec la future mère de mes enfants. Il s’était plié à la réalité du couple, champ d’expérimentation du consensus et des efforts sur soi. Il n’animait plus que rarement des soirées, y prenant pourtant un réel plaisir sans pour autant, dixit Cécile, « jouer les dragueurs mystérieux à la con ». Sa réputation restait à la hauteur de sa rareté : il était le meilleur DJ du coin, aux heures perdues que lui laissait son métier d’agent immobilier.

Il arriva dans la salle de mariage vers 19h00 et vint nous saluer, accompagné de Cécile. Comme nous tous, il avait pris de l’âge, un peu d’embonpoint, et surtout – cela me sauta aux yeux – avait effacé de son visage ce sourire à la con qui m’avait rendu dingue. Le Pierre-Yves nouveau était sombre, le regard absent de celui qui avait abandonné la mort dans l’âme ses rêves et ses espérances d’adolescent. Je ne l’avais pas vu depuis plus de 7 ans et l’homme qui me faisait face était éteint.

– Ça fait plaisir de vous voir, dit-il avec un ton et une expression neutres qui semblaient dire le contraire de ce qui sortait de sa bouche. Félicitations en tous cas, je suis content pour vous !

Nous le remerciâmes pour cette attention, apaisant quelque peu la tension latente de nos retrouvailles, puis il s’éclipsa vers ses platines.

(Ellipse : vin d’honneur, repas, hommages plus ou moins amusants de nos amis, dessert, rangement des tables…)

DJ set.

Pierre-Yves n’évita pas les figures obligées : la valse fut programmée, ma mère essayant tant bien que mal de rattraper mes pas maladroits avant de me relâcher dans les bras d’Elise pour hériter de ceux de mon beau-père. Quelques rocks, jerks, et autres classiques de la disco permirent aux plus vieux de trouver leur compte sur la piste de danse. Puis Pierre-Yves enchaîna petit à petit sur des morceaux destinés à combler le gros des troupes : les mariés et leurs amis. Je me détendais. Mes craintes se dissipaient quant à la présence de Pierre-Yves, mais je m’inquiétais quelque peu de sa descente d’alcool. Il avait privatisé l’une des bouteilles de vodka, entamée à moitié alors qu’il n’était que 23h30. Son regard avait retrouvé un peu de vie, comme si son activité de DJ allumait une flamme vitale éteinte par un quotidien anesthésiant.

Puis, après s’être copieusement envoyé une rasade d’alcool directement au goulot, il balança Heroes. Version David Guetta. Nous étions tous surexcités par le lyrisme de cette chanson, galvanisés par la puissance rythmique des beats et gimmicks de cet hymne. Comme possédés, nous levions les bras, tous en rythme, reprenant en chœur… We can be heroes

23h50.

Penché sur ses platines, immobile, les mains appuyées sur la table, Pierre-Yves releva brusquement la tête, coupa le son avant la fin du refrain et s’empara du micro.

– Excusez-moi… Excusez-moi… Mais le moment me paraît parfaitement choisi pour… porter un toast ! Aux mariés, à leur famille… Je vous remercie de m’avoir appelé pour l’animation de cette merveilleuse soirée, je n’aurais voulu manquer ça pour rien au monde…

Je me mis à transpirer, pressentant en mon for intérieur que quelque chose de merdique était sur le point d’arriver. Elise était à quelques mètres de moi, les yeux rivés sur Pierre-Yves. Je la vis déglutir péniblement, m’adresser un regard furtif puis fixer à nouveau Pierre-Yves qui semblait chercher ses mots.

– Mais… cette chanson est un peu particulière… Elle est pour toi, Elise. Je n’oublie pas que c’est sur cette chanson que nous nous sommes rencontrés il y a quelques années… Tu me permettras de reprendre tes mots quand nous en avions parlé… Tu m’avais dit tout ce qu’elle signifiait pour toi, ton envie de faire de ta vie quelque chose d’exceptionnel, d’unique, de réaliser tes rêves, de ne pas te contenter d’une existence médiocre, petit-bourgeois… Alors, permets-moi de penser que…

Elise avait posé ses mains sur son visage, comme pour masquer ses émotions et dissimuler les larmes qui remplissaient ses yeux. Je fixai Pierre-Yves, bien décidé à faire cesser cette intervention déplacée.

– Qu’est-ce que tu fous, là ? Tu arrêtes immédiatement.

Il m’ignorait. Debout face à lui, à quelques mètres de la table de mixage, je n’existais pourtant pas dans son regard. Il fixait Elise.

– … permets-moi de penser que tu es en train de tout rater. ET EN BEAUTÉ ! Tu vas t’embarquer dans une vie de merde, à finir tous les dimanches chez tes beaux-parents qui sentent le renfermé, dans leur pauvre pavillon de merde, en bouffant un poulet-frites dégueulasse et en te fadant leur conversation à mourir d’ennui, tu vas pondre tes 3 mômes braillards et Thomas va juste te brandir comme son trophée de chasse jusqu’au moment où il aura pris suffisamment de couilles pour aller voir ailleurs…

C’était trop. Avant qu’il ne puisse poursuivre ses obscénités, je bondis vers lui, franchissant les quelques mètres qui nous séparaient, l’attrapai par la cravate et commençai à le rouer de coups. « FERME TA GUEULE, ENCULÉ ! »La table de mixage s’effondra, Pierre-Yves ayant juste le temps de s’emparer de la bouteille de vodka pour me frapper violemment le crâne. Je m’effondrai, K.O.

J’ai su plus tard que ma mère vint se porter à mon secours pendant que mon père, mon oncle et deux de mes cousins se jetèrent sur Pierre-Yves et lui arrachèrent la bouteille des mains. Il parvint pourtant à poursuivre quelques instants sa diatribe nauséabonde et haineuse.

– … Regarde, Elise, où il est ton mec ! Rien dans le ventre, rien dans le sac ! Tu sentiras rien mais il va bien te la mettre ! Et toute ta vie, putain ! Mais casse-toi ! Casse-toiiiiiii !

A quatre contre un, ils réussirent à l’immobiliser. Puis ils firent pleuvoir leurs poings sur son visage, avant de le finir à coups de pieds lorsqu’il s’effondra au sol. Seule l’intervention du père d’Elise, de Cécile et de quelques-uns de nos amis communs lui évita d’y rester. Pierre-Yves nageait dans une mare de sang, tuméfié, comme après une séance de 15 minutes d’Ultimate Fight en face de fanatiques de boxe thaï. Entouré de quelques personnes qui s’assuraient de sentir son pouls et de le protéger d’autres assauts, il gisait en position fœtale. Pierre-Yves s’était chargé de remplir la salle de musique, il était désormais le principal responsable du silence de mort qui l‘occupait maintenant.

L’ambiance étant devenue peu propice aux festivités, les invités avaient déserté les lieux lorsque les pompiers arrivèrent. Ils eurent la bonne idée de venir à deux camions, nous évacuant séparément vers l’hôpital.

Lorsque je m’éveillais le lendemain, un bandage couvrant mon crâne recousu, ma mère m’informa qu’Elise, traumatisée et secouée aussi bien par ma violence que par les propos de Pierre-Yves, avait quitté la ville pour se reposer chez sa grand-mère.

Nous nous revîmes quelques jours plus tard. Presque mutique, bredouillant des mots que j’avais peine à entendre, j’avais compris que Pierre-Yves avait fait mouche. Elise avait besoin de prendre du recul, réfléchir à la nature de ses sentiments pour moi et à la direction qu’elle voulait donner à sa vie…. Les excuses habituelles qu’on balance à quelqu’un qu’on ne veut pas trop heurter, par égard pour les années partagées. Dans sa bouche et compte tenu des circonstances, ses scrupules à assumer la plus stricte vérité me firent un mal de chien. Elle avait fait un choix qui ne souffrait aucune ambiguïté à mes yeux : j’incarnais la médiocrité, un destin insipide dont elle avait refusé la fatalité au creux de l’oreille de Pierre-Yves. Et par vengeance ou altruisme, allez savoir, il s’était chargé de lui rappeler ce serment. Mon mariage aura duré une journée. We can be heroes, just for one day

Encore aujourd’hui, je sais qu’il n’y a qu’une seule personne sur Terre à qui j’ai envie de faire la peau.

C’est cet enculé de Pierre-Yves.

Et aussi David Guetta…

La réalité ?

Un DJ Lynché à un mariage.

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