Lâchées pour la paix en Ukraine, deux colombes se font attaquer par un corbeau et un goéland

Partagez si vous aimezShare on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Email this to someone
email

Le port était noir de monde. La perspective d’un déjeuner à base de moules-frites, accompagnées de quelques verres de blanc sec, avait convaincu les familles de la région d’organiser une expédition vers la ville, motivant leurs enfants avec la promesse de quelques heures de liberté à flâner sur les quais pour observer les bateaux de pêche. Alors que les plus jeunes assouviraient leur soif de découverte – un vieux voilier vermoulu, un chalutier rouillé, diverses embarcations moisies… – les grands assouviraient leur soif de blanc sec.

La Mairie avait bien fait les choses en ce week-end de Pâques. Joignant l’utile au rentable, la municipalité avait voté dans un unanime enthousiasme l’organisation simultanée de la Fête des Moules et d’une collecte de fonds destinée à venir en aide aux nécessiteux Ukrainiens, piégés dans un conflit territorial avec la Russie impérialiste de Vladimir Poutine. Pour un seau de moules acheté plus 2 euros, les affamés locaux gagnaient le droit de participer à une tombola permettant, par tirage au sort, de remporter un an d’accès gratuit au service de lavage de voiture La Rutilante (1er prix), 3 côtes de bœuf à la Boucherie du Centre (2ème prix) ou les 5 tomes de la saga régionale « Le Vent Dans Les Algues Vertes » dédicacés par son auteur Jean-Bernard Pommier (3ème prix). Le maire et son équipe avaient tablé sur une levée de fonds de 5000 euros, misant sur un hommage zélé de leurs administrés à l’égard de la mytiliculture locale. L’hécatombe eut bien lieu, redonnant le sourire aux producteurs de moules et, par bénéfice collatéral, aux producteurs de pommes de terre et d’huile de friture. Les enfants ukrainiens auraient largement de quoi voir venir avec cette manne inattendue, qui adoucirait forcément les nuits de stress bercées au son des Kalachnikov.

Le clou du spectacle solidaire consistait en une spectaculaire cérémonie de lâcher de colombes, illustrant l’injonction pacifique adressée par la ville à la lointaine population martyre de ce lointain pays en guerre.

Les oiseaux, enfermés dans une vaste cage située aux abords du marché du port, avaient été étiquetés à la patte d’un carton jaunâtre, support des messages de paix rédigés soigneusement par les élèves des différentes écoles primaires de la ville. Nul ne savait avec précision l’objectif poursuivi par les pédagogues locaux au moment de la rédaction de ces messages, puisque personne ne pouvait prédire le plan de vol des colombes. Peu de chances que celles-ci décident spontanément de se diriger en masse vers Kiev ou Donestk… Au mieux, les volatiles pouvaient prendre la route du sud de la France et interpeler les enfants bordelais ou clermontois avec leur fil à la patte. En attendant de prendre leur envol, les colombes roucoulaient nerveusement, laissant à l’occasion quelques fientes brouiller les messages manuscrits qui les entravaient.

Sur un poteau électrique dressé sur les quais du port, un corbeau et un goéland observaient la situation. Tous ces humains, regroupés autour de la cage aux oiseaux, attiraient leur curiosité.

– Salut, corbeau.

– Salut, goéland.

– Corbeau.

– Oui, j’ai vu…

– Fernand, goéland.

– Étonnant.

Les deux volatiles engagèrent la conservation en toute discrétion, ne cessant pas de fixer l’étrange cérémonie qui se déroulait sous leurs yeux.

– J’ai les crocs, Paulo. Ces cons de pêcheurs ne nous laissent plus une arête de sardine à se mettre sous le bec.

– Ouais, je comprends… Ceci dit, je ne suis pas très poisson.

– Ah ? C’est con.

– Sinon, je mange de tout, hein !

– Même des oiseaux ?

– Vue la dalle que j’ai, je boufferais une autruche.

– C’est quoi, ça ?

– Une sorte d’oiseau. Grand. Gras. Con.

– Je vois. Comme des pigeons mais en plus gros.

– Exactement, Fernand !

Le corbeau Paulo et le goéland Fernand marquèrent un temps de silence, maintenant leur attention sur la cage aux colombes entourée d’humains, petits et grands, impatients d’assister à la remise en liberté des pacifiques volatiles emprisonnés par la municipalité.

– Tu vois, Paulo, je ne sais pas ce qu’ils leur trouvent…

– Aux colombes ?

– Ouais.

– C’est vrai qu’ils sont sympas avec elles.

– Quand on suit un chalutier avec les potes, on se prend des coups de perche, ils font sonner leurs cornes de brume, ils nous gueulent dessus…. Alors qu’avec ces mijaurées, ils sont tout mielleux. Ça me dégoute.

– Pareil pour nous. Je ne sais pas ce qu’on leur a fait mais j’ai échappé à pas mal de coups de fusil. Pourtant, on les emmerde pas ! Je veux juste récupérer deux-trois vers de terre dans leurs champs, basta !

– Le monde est injuste. Y’en a que pour les petites blanches !

– Tu l’as dit ! Mieux vaut pas être né noir dans les nids. Où que tu ailles, tu te fais chasser…

– Oh, je te rassure : avec ma sale gueule de goéland, je ne suis pas le bienvenu non plus. Ça doit être le bec crochu, ça suscite toutes sortes d’a priori…

– Alors que les petites, là…

– Salopes.

– Chouchoutes…

Au pied du poteau électrique en haut duquel devisaient amèrement Paulo et Fernand, le Conseil Municipal au grand complet, drapé de son écharpe tricolore, fit son arrivée près de la cage aux colombes. Le Maire, arborant le sourire satisfait de celui qui avait réussi son coup, sortit son discours de sa poche, le déplia et le plaça sur le pupitre qui avait été disposé à l’épicentre des festivités du jour. Il se racla la gorge, tapota sur le microphone pour obtenir le silence de ses ouailles.

– Mesdames, messieurs, mes chers administrés… J’ai l’immense plaisir, au nom du Conseil Municipal, de vous accueillir en cette magnifique journée pour fêter les Moules et la Paix dans le monde ! Nous qui vivons dans un pays libre, où chaque marin peut faire vivre sa famille grâce aux fruits de son labeur, où chaque agriculteur peut récolter les ingrédients de sa soupe, où chaque mytiliculteur peut remplir ses bourriches sans s’inquiéter du lendemain, il est de notre devoir de penser avec émotion et gravité à ceux qui n’ont pas le loisir de goûter à tous ces privilèges ! Aujourd’hui, alors que nous nous rassemblons pour célébrer le trésor de notre belle région – je veux parler de notre production de moules – et que nos enfants rêvent secrètement de prendre la relève de leurs parents pour perpétuer nos traditions, ma joie est ternie par le drame qui touche nos frères ukrainiens, victimes d’une lâche invasion perpétrée par leurs sinistres voisins russes. Je pense à cette magnifique terre de Crimée, dont nos amis ukrainiens ont dû faire le deuil alors que la belle ville de Kertch, avec laquelle nous sommes jumelés depuis 1998, s’apprêtait à dépasser pour la première fois le million de tonnes de moules produites. Aujourd’hui, c’est le cœur serré que j’imagine ces bourriches passées entre de mauvaises mains, avalées par des brutes qui ne sauront pas en apprécier la finesse. Alors, mes chers amis, tandis que vous savourez en famille le bonheur de vous retrouver autour des moules de l’amour et de l’amitié, je voudrais que, tous ensemble, nous adressions notre sympathie et notre soutien à tout un peuple ! Les enfants de nos écoles ont travaillé toute la semaine avec leurs instituteurs afin de rédiger des messages de solidarité à l’attention de nos amis ukrainiens, et, si les vents sont favorables et les colombes courageuses, ces pauvres hommes, femmes et enfants, pourront réchauffer leur cœur à la lecture de ces mots simples, sincères et attentionnés. Mesdames, messieurs, écoutons ensemble Mireille Mathieu nous interpréter sa superbe chanson « Mille colombes » et laissons nos oiseaux de paix transporter loin vers l’Est ces 57 messages de soutien !

Sous les applaudissements de la foule, le Maire adressa un signe de tête à l’un des employés municipaux affecté à la surveillance de la cage aux colombes, afin que celui-ci se préparât à procéder à la libération des blancs volatiles. La voix de Mireille Mathieu emplissait le port et ses alentours, rendue plus aigüe encore par la piètre qualité des haut-parleurs disposés sur les poteaux électriques alignés le long des quais…

Que la paix soit sur le monde
Pour les cent mille ans qui viennent
Donnez-nous mille colombes
A tous les soleils levant…

– C’est quoi ces cris, Paulo ? On dirait de la mouette ou du paon !

– Non, pas possible, Fernand… J’ai déjà entendu ça, c’est de l’humain femelle. De la vieille femelle. Je ne sais pas d’où elle hurle mais c’est très proche. Va falloir qu’on vole ailleurs, je ne vais pas supporter ça longtemps avant de perdre des plumes…

– Attends, attends… Encore un peu. Je veux voir ce qu’ils vont faire des colombes. D’ailleurs, c’est quoi les trucs qu’elles ont à la patte ? Drôle de couleur, non ? On dirait des biscuits…

– Mais oui, t’as raison ! Ne me dis pas qu’elles n’ont rien remarqué ?

– C’est des colombes, je te rappelle ! Jolies mais pas très futées.

– Oui, bah, jolies ou non, pas question qu’elles se barrent avec des gâteaux aux pattes…

– T’as raison, Paulo.

– On se les fait ?

– On se les fait.

A l’issue d’un compte à rebours hystérique décuplé par les hurlements des enfants et la volonté du Maire de couvrir de sa voix amplifiée cette tentative de lui voler la vedette, l’employé municipal ouvrit la trappe qui surmontait la cage des colombes. Effrayés depuis des heures par cette foule humaine qui leur manifestait un intérêt trop pressant, les oiseaux saisirent dans la seconde l’opportunité de s’échapper. Dans un élan désordonné, les 57 colombes s’engouffrèrent dans la brèche, laissant l’impression fausse à leurs geôliers qu’elles faisaient de leur œuvre de paix une priorité, qu’elles accompliraient avec zèle leur mission de facteur des bonnes intentions humaines. Non, elles s’évadaient purement et simplement, profitant du premier appel d’air venu, à peine entravées par le carton manuscrit qui déséquilibrait la grâce de leur vol.

Depuis leur poteau électrique d’où un haut-parleur continuait de cracher la voix de Mireille Mathieu, Paulo et Fernand, les sens tout entiers dirigés vers l’escouade de colombes, prient également leur envol. Tournant le dos à la mer et se dirigeant vers l’est, comme si elles respectaient le plan de vol qui leur avait été assigné par leurs gardiens, les colombes fendaient l’air et s’éloignaient des festivités mytilicoles à grands battements d’ailes. Mais Paulo et Fernand, d’envergure plus importante, rattrapaient leur retard et fondaient sur l’arrière-garde des colombes.

– Hey, petite ! Ralentis et file-moi ton gâteau !

– Ecoute mon pote Paulo, jolie blanche ! On veut juste croquer un peu de ton biscuit !

– On est morts de faim !

Concentrées sur la cadence qui leur permettait de rester dans le sillage du groupe, les deux dernières colombes, objets de toutes les attentions du corbeau et du goéland, ne firent aucun cas de leurs poursuivants et continuèrent de tracer leur route. Paulo et Fernand, enragés par tant de mépris, multiplièrent leurs efforts pour revenir à la hauteur des deux blanches colombes et attrapèrent d’un coup de bec le carton qui flottait à quelques centimètres de la patte de leur cible. Déstabilisées, les infortunées messagères de paix firent une embardée, tentant avec peine de maintenir leur équilibre malgré l’agression dont elles étaient l’objet. Solidement pincés dans les becs du corbeau et du goéland, les cartons finirent par se déchirer et libérèrent les colombes de leur entrave, à la grande satisfaction des deux agresseurs qui pouvaient enfin profiter du fruit de leurs efforts…

Le public du port avait assisté à l’agression, choqué. Il avait pu voir simultanément l’envol désordonné des colombes, suivies immédiatement par deux grands oiseaux furieux, déterminés à fondre sur les 57 symboles de paix. Tels des soldats russes se livrant aux pires exactions sur les paisibles ukrainiens…

Revenus sur leur poteau, Paulo et Fernand tentaient de picorer quelques miettes imaginaires sur le carton coincé entre leurs becs. A quelques mètres sous leurs pattes, des humains avaient ramassé des cailloux et commençaient à les viser en vociférant, obligeant rapidement le corbeau et le goéland à s’enfuir avant même que Mireille Mathieu ait terminé sa chanson…

Quelques kilomètres plus loin, les deux complices purent enfin trouver un arbre isolé pour se poser.

– Je crois qu’on s’est fait avoir, Paulo.

– On dirait bien, Fernand.

– J’ai toujours les crocs, Paulo.

– Faut qu’on se barre, Fernand. Ici, il fait pas bon être noir ou avoir le bec crochu.

–Ouais, t’as raison… Elles allaient vers l’Est, les colombes, non ?

La réalité ?

Lâchées pour la paix en Ukraine, deux colombes se font attaquer par un corbeau et un goéland

Partagez si vous aimezShare on Facebook

Facebook

Tweet about this on Twitter

Twitter

Email this to someone

email

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *