Le bucheron de l’amour attaque sa femme à la hache

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Tout le monde connaissait Georges dans le pays. Georges, le bûcheron. Comme son père, son grand-père, son arrière-grand-père. Dans la famille de Georges, on était bûcheron de père en fils depuis 5 générations. La scie à double manche avait enterré la hache avant de céder la place à la tronçonneuse. Et depuis quelques années, les arbres tombaient presque tous seuls grâce à l’abatteur, une sorte de tracteur dédié à l’abattage. Georges avait encore du travail, car il évoluait dans la montagne, là où les machines ont plus de mal à se faire une place.

Georges était bûcheron depuis sa naissance ou presque. Il avait abattu son premier arbre à 6 ans : un petit sapin. De 6 ans à 15 ans, Georges avait gravi un à un les échelons du bûcheron pour atteindre un chêne centenaire, le Graal du bûcheron européen. Il quitta l’école dans la foulée, son brevet en poche. Ce qui représentait un tour de force. Pour l’époque. Et pour Georges. Parce que Georges aimait deux choses : abattre les arbres et cueillir des fleurs. Pour chaque arbre qu’il abattait, Georges cueillait une fleur. Et pour que la nature s’y retrouve, il plantait régulièrement des rosiers. Dans son jardin, au fil des années le potager avait perdu de sa superbe pour devenir une magnifique roseraie. 10% de patates et 90% de roses. À la fin de chaque semaine, Georges comptait le nombre d’arbres qu’il avait abattu et il composait un bouquet d’autant de roses. Un bouquet qu’il allait offrir au village. Petit à petit, pour pouvoir offrir des fleurs toute l’année, Georges avait planté d’autres espèces, mais le principe restait le même : une fleur dans le bouquet pour chaque arbre abattu.

Au village, tout le monde connaissait Georges. Tout le monde aimait Georges. Ce brave garçon un peu simplet qui donnait des fleurs aux gens. Souvent des roses. Des roses magnifiques qu’il offrait en précisant : « Que ce bouquet vous amène un amour aussi durable que mes arbres ».

La phrase était totalement malvenue de la part d’un homme qui passait son temps à abattre des arbres et donc à les rendre moins durables, mais Georges était un peu bizarre.

Au village, il devait y avoir 750 habitants. Georges en fit le tour rapidement. Et quand toutes les personnes eurent reçu 3 ou 4 bouquets, Georges sentit qu’il devait élargir sa zone de distribution. Un dimanche, peu après la messe, Georges alla cueillir 22 fleurs correspondant aux 22 arbres qu’il avait abattus cette semaine. Il en fit deux bouquets et marcha en direction du village voisin. Il frappa aux portes, offrit ses deux bouquets en précisant bien « Que ce bouquet vous amène un amour aussi durable que mes arbres ». D’année en année, il élargit sa zone et petit à petit, il finit par couvrir toute la vallée. Pas une femme, pas un homme qui n’ait reçu son bouquet, ses bouquets. Georges passait tous les dimanches, son seul jour de repos, à marcher pour distribuer ses fleurs.

Un été, un journaliste de Paris est venu en villégiature dans un des villages de la vallée. Georges lui a donné un bouquet et débitant son laïus. Le journaliste trouva l’initiative amusante. Alors qu’il prenait l’apéro en terrasse, il lança au patron :

– Il est drôle votre cupidon, là.

– Oui, c’est Georges. Il est bûcheron dans la montagne. Pour chaque arbre qu’il abat, il cueille une fleur et le dimanche, il les offre. Avec toujours la même petite phrase.

– C’est le bûcheron de l’amour, quoi.

Le patron a souri, répété « le bûcheron de l’amour ». Et le nom est resté. Georges, ça lui plaisait bien. Pourquoi pas. Il était bûcheron et il aimait offrir des fleurs et s’il n’avait jamais connu l’amour, il y croyait.

Petit à petit, sa renommée grandit dans la région. À tel point que certaines personnes venaient jusque chez Georges lui demander des bouquets : « Parait que c’est bon pour le mariage ». Certains couples qui avaient reçu les fameux bouquets remontaient voir Georges pour en obtenir un deuxième, espérant que cela atténuerait les tensions. Parfois, cela semblait fonctionner et Georges en recueillait le crédit : « C’est grâce à Georges », « Georges a encore sauvé un couple ».

Georges continuait à couper ses arbres et distribuer ses roses. Et à souhaiter de l’amour à tout le monde. Les années ont passé, les mariages et les mariés se sont succédé, mais Georges est resté célibataire, seul parmi ses arbres et ses fleurs. Le journaliste parisien revint, peut-être dix ans plus tard. Il demanda des nouvelles du bûcheron de l’amour. « Tout allait bien » lui répondit-on.

– Et lui, il l’a rencontré l’amour ?

Non, Georges et l’amour semblaient suivre des chemins séparés. Et la remarque du journaliste nous ouvrit les yeux sur cette injustice. Même si cela venait d’un Parisien tête de chien, il y avait du vrai dans ses propos. Ce qui nous paraissait normal, à nous qui connaissions Georges depuis toujours, était en fait une injustice. Alors le village, les villages se sont consultés : « Comment trouver l’amour pour Georges » ?

Georges était un gentil garçon, aimable, doux et si son physique le rendait impressionnant, il n’aurait pas fait de mal à une mouche. Il n’était pas désagréable à regarder, mais pour la conversation, Georges tenait plus de l’enfant que de l’adulte. Il n’était pas débile, pas arriéré, mais un petit peu lent, un peu unique, dans son monde. Juste ce qu’il faut pour le rendre totalement attachant, mais un peu trop pour le rendre attirant. Mais avec tous les villages ligués, à force d’organiser des tombolas, des fêtes, de mettre George au centre, de parler lourdement à toutes les femmes qui pourraient correspondre au profil type, George finit par rencontrer l’amour. Avec une femme surprenante. Enfin pour nous. On s’attendait à une petite femme, discrète, timide et peut-être un peu simple également. Jeanne était presque aussi grande que Georges, décidée, têtue, autoritaire.

Ils se marièrent quelques mois plus tard. Trois cérémonies : à la mairie, à l’église, mais surtout dans la maison de George. Il avait cueilli toutes les fleurs de son jardin pour en offrir à tous les invités. Des fleurs partout, sur toutes les tables. La cérémonie fut magnifique, de l’avis général. Le journaliste parisien, encore dans les parages, était même passé, avait pris quelques clichés et en avait fait un article : « Le bûcheron de l’amour trouve le sien ».

Ils partirent en voyage de noces, une semaine, à Venise. Jeanne en fut enchantée, mais Georges revint un peu déçu : très peu de fleurs et très peu d’arbres à Venise. La semaine suivante, le dimanche, Georges voulut reprendre sa tournée. Jeanne lui fit remarquer que maintenant qu’il était marié, il devait passer ses dimanches avec sa femme et qu’il ne pouvait plus courir la vallée. Georges voulait bien réduire sa tournée, mais comptait bien continuer à distribuer ses fleurs. Jeanne ne l’entendait pas de cette oreille. Elle lui interdit de partir. Mais Georges cueillait ses fleurs et partait malgré tout. Un jour Jeanne se mit en travers. Le bloqua. Georges n’était pas violent. Il n’osa pas la contourner et pour la première fois depuis 25 ans, il ne distribua pas de fleurs. Il n’en dormit pas de la nuit. Sa semaine fut mauvaise, il coupa mal les arbres, manqua de se blesser plusieurs fois. La semaine suivante, Jeanne s’interposa encore. Georges ne dit toujours rien. Mais la semaine d’après, il se leva aux aurores et partit distribuer ses fleurs avant que sa femme ne se réveille. Cela lui paraissait un bon compromis. De 7 h 00 à 10 h 00, il délivrerait ses fleurs et reviendrait pour s’occuper de sa femme. Georges n’avait pas l’habitude de la vie en couple. L’arrangement lui semblait bon, mais il pensait toujours en homme qui vit seul.

Lorsqu’il revint de sa tournée ce jour-là, Jeanne l’attendait, furieuse. Georges ne comprenait pas bien ces subtilités. Il était parti tôt, revenu tôt. Où était le mal ? Et comme il offrait ses fleurs indifféremment aux hommes et aux femmes, aux jeunes et aux moins jeunes, qui pourrait lui prêter de mauvaises intentions ? C’était une des raisons pour lesquelles tout le monde aimait Georges d’ailleurs : Georges ne jugeait pas. Mais Jeanne jugeait Georges et acceptait mal ses escapades. Le dimanche suivant, Georges recommença. Et le suivant encore. Jeanne, furieuse, lui défendit formellement de partir le dimanche. Georges répondit, simplement :

« Il y a des fleurs à distribuer mon amour, alors je les distribue ».

Lorsque Georges revint le dimanche suivant de sa tournée, il sentit tout de suite que quelque chose ne tournait pas rond. Une odeur différente. Une atmosphère inconnue. Il courut à l’arrière de la maison, paniqué, ne sachant s’il devait s’inquiéter pour sa femme ou pour autre chose. La réponse gisait devant lui : au lieu de ses parterres de fleurs, de ses rosiers, de ses lys, ne subsistait qu’un tas de fumier, cramé. Jeanne finissait d’éteindre. Plus de fleurs. Jeanne avait tout détruit, tout arraché, tout brûlé.

Quand elle aperçut Georges, elle s’approcha de lui, toute tendre :

– Comme ça, tu resteras près de moi le dimanche, tu n’auras plus de raison de partir.

C’est ainsi que le journaliste parisien put titrer :

« Le bûcheron de l’amour attaque sa femme à la hache ».

Pour la réalité

On ne sait pas ! L’article a disparu depuis qu’on a écrit le refait divers… le mystère reste mais si connaissez la réalité, faites-nous signe !

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