Le calvaire de deux ex-acteurs pornos devenus chauffeurs de bus

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Jeudi. Salle de pause du dépôt de bus. 11h45.

Dans ce réfectoire flambant neuf, les 650 chauffeurs de l’agglomération peuvent, si les horaires de leur tournée le leur permettent, se restaurer, faire une courte sieste, jouer au babyfoot, prendre une douche…

Oublier quelques minutes la frénésie qui, pendant presque deux heures consécutives, aura usé leurs nerfs. Un bus : un monde en minuscule, un lieu de passage mouvant d’où peut jaillir l’inattendu, une source de tension le plus souvent, de rires parfois…

En ce midi ensoleillé par les premières manifestations du printemps, Philippe B. et Reynald J. avaient eu la même idée : laver le stress du matin, faire retomber la sensation de chaleur moite éprouvée dans la cabine de conduite de leur bus-accordéon, effacer les traces de transpiration qui avaient pris le temps de maculer leur chemise. Derrière le pare-brise, la brûlure du soleil était aussi éprouvante que le perpétuel brouhaha qui emplissait les quelques vingt mètres de leur espace roulant de responsabilité. Car, tels des capitaines de navires, ils étaient seuls maîtres à bord d’un lieu qui sentait la mutinerie à tous les virages.

Nus comme des vers au sortir de la douche, Philippe et Reynald s’essuyaient le corps dans l’intimité du vestiaire. Ils se dévisagèrent, furtivement, sans se fixer plus de quelques millisecondes, puis leur regard se porta mutuellement et sans détour sur leurs appendices respectifs. Un motif de fierté, pour l’un comme pour l’autre. Un organe qui prouvait la générosité, parfois, de Mère Nature.

La découverte simultanée de leurs spectaculaires attributs eut l’effet d’une révélation pour les deux hommes. Ils se reconnurent l’entrejambe avant même d’être capables de mettre un nom sur leurs visages. Ils se regardèrent cette fois-ci dans les yeux …

– Philippe ? « Le menhir » ?
– Reynald ? « Le Bambou » ?
– Putain, j’y crois pas, mec ! Qu’est-ce que tu fous là ?
– Comme toi, je suppose ! Je conduis la cage aux singes !
– Merde alors… Tu bosses ici ! Depuis combien de temps ?
– Ça va faire 6 mois…
– 4 pour moi. J’ai l’impression que ça fait une éternité…
– Tu m’étonnes. C’est bizarre, non, après tout ce qu’on a… je veux dire… ça change la vie, quoi !
– Ouais… C’est le moins qu’on puisse dire…

Philippe B. et Reynald J. 32 et 29 ans. Alias Le Menhir et Le Bambou.
Deux célébrités du porno amateur. Le genre gonzo, filmé à l’épaule, une main sur la caméra, l’autre à manipuler ou explorer quelques sexes de passage. 5 ans chacun d’une carrière confidentielle pour le grand public, mais fameuse pour celles et ceux qui avaient pris l’habitude de se régaler de leurs performances sexuelles sur internet. Une analogie paysanne pourrait déclarer qu’on est toujours le taureau dominant de son petit troupeau de vaches… Philippe et Reynald étaient de cette trempe : des brins d’herbe à l’échelle de l’humanité mais des mâles dominants au sein de leur minuscule sérail. Rendus célèbres par le succès du site Charly et Michael (www.charlyetmichael.sex), plateforme de contenus pornos amateurs à majorité hétérosexuelle célébrant la vigueur du pénis et l’accueil du vagin, Philippe et Reynald avaient fait leur trou au milieu d’une horde de messieurs plus ou moins délicats et talentueux à l’égard de la gente féminine. Admirés notamment pour la belle rectitude de leurs double-décimètres respectifs, Philippe et Reynald étaient surtout des gentlemen du cul, accordant leurs faveurs à toutes sortes de dames nécessiteuses, quels que soient leur plastique et leur âge. La réputation de www.charlyetmichael.sex se fondait en effet sur le partage et le mélange des genres, dans une célébration altruiste de la sexualité. Une mère de famille coincée pouvait parfaitement connaître un moment d’extase dans les bras d’un étalon de 20 ans, de même qu’un geek bedonnant pouvait s’autoriser quelques minutes au chaud dans l’intimité d’une jolie étudiante dévouée aux œuvres caritatives.

Philippe et Reynald donnèrent beaucoup. Les 237 vidéos postées sur le site amateur qui les voyaient apparaitre l’un ou l’autre à l’écran cadraient certes la caméra principalement sur leur entrejambe, mais jamais Philippe et Reynald n’eurent l’idée de masquer leur visage, au moyen d’un flou astucieux ou d’une cagoule incongrue. Non, les deux libertins étaient amateurs jusqu’au bout, le temps que dura l’astronomique et discret succès de www.charlyetmichael.sex… Parfois, des fans les reconnaissaient dans la rue, leur adressant un sourire ou un clin d’œil complice, mais leurs admirateurs et admiratrices n’avaient pas pour habitude de dévoiler publiquement leurs passions coupables pour le gonzo en interpellant les stars du genre sur la voie publique. Au bout de 5 ans d’intense présence à l’écran, Philippe et Reynald se lassèrent et décidèrent de vivre une existence normale, réservant leurs performances à l’intimité de leurs chambres et accordant une forme d’exclusivité à leurs femmes. Ils se retirèrent du circuit et reprirent une activité conventionnelle. Pas étonnant donc que Philippe et Reynald se reconvertissent dans un métier de service : chauffeurs de bus.

– Je ne savais pas que tu bossais là, Philippe ?
– C’est tout ce que j’ai trouvé… En attendant mieux.
– Ouais… Ca fait bouillir la marmite mais c’est quand même un peu chiant…
– Chiant, t’es gentil ! Moi, ça commence à être insupportable… J’aurais pas pensé payer la note en conduisant un putain de bus.

Les deux hommes se fixèrent en silence, comprenant immédiatement le calvaire que l’un et l’autre partageaient. Reynald se leva, proposa à Philippe de lui payer un café à la cantine avant de reprendre leur service.

– Viens me raconter ça, Philippe, j’ai l’impression qu’on est dans la même galère…

Philippe raconta.

D’abord, l’excitation de la nouveauté. Conduire, emprunter un chemin à travers la ville, s’arrêter tous les 800 mètres pour embarquer et débarquer des vieux, des écoliers, des chômeurs, des immigrés, des mères de famille, des nounous, des étudiants… Prendre la responsabilité d’amener tous ces braves gens à bon port, encaisser le prix du trajet, saluer, s’engueuler, avoir peur parfois qu’une altercation ne dégénère… Mais être dans la vie, la vraie vie, celle qui offre la sensation du devoir accompli, de prendre sa place au sein de la communauté, qu’importe son statut ou l’importance qu’une telle tâche puisse avoir à l’échelle du monde… Remplir son rôle social, fourmi parmi les fourmis. Mais à force d’emprunter les mêmes itinéraires, croiser les mêmes visages, les regards des usagers finissent par s’arrêter plus longuement sur celui du chauffeur. Puis un jour, cette dame d’une quarantaine d’années, qui s’adresse à lui en se penchant légèrement vers l’intérieur de la cabine de conduite : « Vous nous manquez… ».

Le message est sans équivoque : « Tu as beau te dissimuler derrière ton costume de chauffeur, je te reconnais… J’ai vu tes exploits, j’ai vu comme tu savais donner du plaisir à une femme, des femmes… et moi. Par procuration. Et j’en veux encore. » Philippe, désarçonné, ne parvient pas à prononcer un mot. Le regard fuyant, il laisse cette femme le fixer, attendant qu’elle daigne se diriger vers le fond du bus, tout au fond si possible, qu’elle trouve une place et qu’on n’y pense plus. Mais elle reste près de la cabine.

« Il faut que vous reveniez. »

Mais c’est la femme qui revient tous les jours. 9 longs arrêts de bus entre sa montée et sa descente, campée près de Philippe qui tente de se concentrer sur la route. Elle est d’abord laconique, cherchant à susciter une réponse chez son idole. Puis, les jours passant, elle s’embarque dans des monologues chuchotés, flattant l’acteur retraité sur la vigueur de sa bite, le félicitant pour le savant équilibre qu’il savait trouver entre douceur et domination, l’admirant pour sa capacité à susciter en elle des plaisirs inavouables. Le regarder la fait jouir. Tout le temps. A des échelles qu’elle n’a jamais atteintes auparavant. A un tel point qu’elle a préféré quitter son mari médiocre pour savourer seule son addiction aux vidéos de Philippe. Un jour, elle ne prend plus aucun détour : « Je veux que tu me prennes. Ce sera un soir, dans ton bus ».

– J’en suis là… Elle m’a dit ça hier. Je ne sais pas quoi faire… Que je la baise ou pas, elle ne s’arrêtera pas. C’est un piège.
– Putain, c’est l’hallu. Je vis presque le même truc…

Et Reynald raconta.

Les lycéens. Un groupe de cinq élèves de Première ou de Terminale… D’abord, l’indifférence classique de l’usager à l’égard du chauffeur, a fortiori de la part de jeunes qui vivent le regard tourné vers leur nombril. Puis le regard qui se croise avec l’une des filles du groupe. D’abord incrédules, les yeux de l’adolescente se remplissent d’une gourmandise malsaine qui dérange Reynald. Cette fille l’a reconnu, c’est évident. Dans le rétroviseur, il la voit au fond du bus avec ses amis, agités par une conversation remplie à l’évidence d’excitation. Elle tente de les convaincre que le type qui conduit est cette célébrité du porno amateur. « C’est lui, j’te jure ! » lit-il sur les lèvres de la lycéenne… En descendant, les 5 jeunes passent par la porte de devant, dévisageant sans vergogne Reynald qui évite de les regarder.

Le lendemain, le même groupe pénètre dans le bus, adresse un sourire narquois à Reynald et s’installe sur les sièges situés immédiatement derrière la cabine. Ils sortent leurs téléphones portables et au bout d’à peine une minute, le son métallique et criard des smartphones émet des voix humaines que Reynald reconnaît à coup sûr : c’est sa propre voix, en pleine action, honorant l’une des nombreuses partenaires croisées sur les tournages. « C’est bon, hein, petite cochonne… Tu aimes aussi ça dans le cul ? ». Les lycéens sont hilares, gloussant sans se soucier des regards outrés des autres passagers. Reynald sent le stress l’envahir, une tension sourde et paralysante qui l’empêche de proférer le moindre avertissement à l’encontre du groupe. Une passagère demande aux jeunes d’éteindre leur téléphone. Sans succès. Reynald prend son courage à deux mains et insiste. « Arrêtez tout de suite ! Vous incommodez les passagers ! ». Alors, la fille, celle qui la première avait identifié Reynald lui répond : « Bien sûr, monsieur, on vous promet qu’on va être très sages… ! ». Les lycéens explosent de rire. Puis descendent quelques mi-nutes plus tard, non sans dévisager Reynald avec une ironie décuplée. Devant la porte, ils hurlent à l’unisson : « Bravo Charly et Michael !!! »

Le lendemain, le même groupe reprend le bus et s’assoit au fond. Ils sont excités, ne tiennent pas en place, s’envoient des bourrades. Au bout de quelques minutes, ils chantent en chœur : « Chauffeur, si t’es champion, enfile, enfile… Chauffeur, si t’es champion, METS-LA-MOI-DANS-L’OIGNON !! ». Reynald n’en peut plus. Il pile. Arrête son bus en pleine rue, déclenchant une symphonie de klaxons derrière lui. Il actionne l’ouverture de la porte arrière, sort de sa cabine, se dirige vers le fond du bus et, très froidement, intime l’ordre aux lycéens de sortir immédiatement. Les jeunes le fixent avec un air de défi et le provoquent : « Fais voir ta bite ! », « T’es monté comme un âne, mec ! », « Il est trop beau, sérieux… », « Wesh frère ! Elle te fait bander, ma copine ? ». Reynald garde son calme, les toise stoïquement avant que les 5 perturbateurs ne se décident à se lever et descendre du bus. Un fois dehors, ils hurlent une nou-velle fois : « Bravo Charly et Michael !!! ».

– Ça, c’était vendredi dernier. Depuis, à chaque fois que je les vois à l’arrêt, je leur interdis de monter. Ils gueulent mais je n’en cogne… Pas question qu’ils se foutent de moi. Et je te raconte pas le regard des autres voyageurs. Je deviens parano, j’ai l’impression que tout le monde sait qui je suis, que les gens me sourient parce qu’ils m’ont vu enfiler des gonzesses à la queue leuleu. C’est un putain de cauchemar !
– Faut qu’on fasse quelque chose… Qu’on porte plainte pour harcèlement, non ?
– Ouais, t’as sans doute raison. Faut qu’on fasse ça…

Philippe et Reynald s’étaient donné rendez-vous le samedi matin suivant. Devant le commissariat central. Nerveux, ils avaient préféré aller déposer plainte ensemble, pour se soutenir face à la gêne qu’ils ressentaient à cette perspective. Ironie de la situation : deux types célèbres pour avoir accompli toutes sortes d’exploits sexuels, en simulant parfois des scènes de drague frontales, directes au plus haut point, où toute phrase volontairement ambiguë déclenchait un immédiat déshabillage, suivi de près par une fellation ou un cunnilingus, où toute résistance d’un protagoniste à l’idée d’un accouplement n’était finalement qu’un artifice scénaristique destiné à donner plus d’intensité à la scène… Oui, ces deux types allaient se plaindre officiellement auprès des autorités de subir dans leur vraie vie ce qu’ils avaient soigneusement reproduit dans leurs activités audiovisuelles. La frontière entre fiction et réalité n’était pas dans leur cas un débat de critique littéraire ou une question théorique de cinéaste, mais bel et bien un calvaire devenu quotidien. Le harcèlement ou la contrainte, fantasme érotique classique, devenaient pour Philippe et Reynald un retournement symbolique cruel et les renvoyaient amèrement à une carrière qu’ils souhaitaient voir oubliée… Le droit à l’oubli, c’était ça : ils voulaient faire disparaître leurs personnages et devenir d’honorables chauffeurs de bus.

A l’accueil du commissariat, ce qui devait n’être qu’une formalité se transforma vite en situation gênante : la policière préposée à l’information des visiteurs ouvrit de grands yeux surpris. Philippe et Reynald reconnaissaient ce regard… Puis, assis sur les sièges inconfortables de la salle d’attente, ils s’étonnaient de l’agitation qui semblaient régner autour du comptoir : les allées et venues d’au moins cinq policiers auprès de l’accueil, les coups d’œil dans leur direction, l’attente un peu trop longue, les appels téléphoniques chuchotés… Lorsqu’un policier vint enfin les chercher, ils furent simplement invités à le suivre, tous les deux, pour prendre place dans une salle discrète du commissariat, sans fenêtres. Ils s’assirent autour d’une table rectangulaire, l’un à côté de l’autre, ne comprenant pas pourquoi leur simple démarche de dépôt de plainte prenait cette dimension mystérieuse. Au bout de quelques minutes à patienter en silence, la porte s’ouvrit, et un homme de petite taille entra. Moustachu, portant un costume de prêt-à-porter dont la coupe prouvait le caractère strictement fonctionnel, il était encadré de 3 officiers de police ainsi que de la femme de l’accueil. Le commissaire, à l’évidence.

– Alors messieurs, on m’a dit que vous aviez des soucis ? Problème de harcèlement, c’est ça ?
– Oui, Monsieur, répondit Philippe, ça devient plus possible…
– On va s’en occuper. Mais avant tout, quand on m’a informé de votre arrivée, je me disais qu’il fallait que je passe vous voir…
– Ah ? s’interrogea Reynald.
– Oui… Vous savez… Quand même… Des gars comme vous…
– Des gars comme… nous ?
– Mais oui ! Vous nous manquez, quoi !

La réalité ?

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