Le couple se marie à nouveau après le changement de sexe de monsieur

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Lorsque Nathalie jura fidélité à Jérôme, elle ne savait pas à quel point cette promesse allait l’engager. Plutôt, elle ne se rendait pas compte que les mots qu’elle prononçait n’étaient pas vides de sens mais fonderaient le point cardinal de sa vie.

Nathalie et Jérôme s’étaient rencontrés à un mariage justement. Rien que de très banal. Nathalie, infirmière, avait fondu pour ce garagiste de Jérôme qui en retour aimait Nathalie plus que tout. Quelques mois plus tard, ils se mariaient, dans la même église, mairie et salle des fêtes que celles où ils s’étaient rencontrés.

Tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes : Nathalie et Jérôme s’aimaient et se respectaient et dans la mesure de leurs moyens cherchaient à se rendre heureux. Ils ne se sacrifiaient pas l’un pour l’autre mais savoir l’autre épanoui contribuait grandement à leur bonheur.

Plusieurs mois passèrent ainsi jusqu’à ce jour de décembre où Jérôme avait bu plus que d’habitude et pour tout dire, plus que de raison. Ils évoquaient autour d’un risotto aux gambas que Nathalie venait une fois de plus de réussir avec brio, le rapport à l’autre, le rapport à soi, à sa féminité, sa masculinité. Nathalie plaisanta sur cette part de féminité qu’elle avait toujours trouvé rassurante chez Jérôme. Elle ajouta même qu’elle l’aimerait toujours s’il était une femme.

Cette remarque mit Jérôme dans un état de colère incroyable. Lui, que Nathalie n’avait jamais vu seulement élever la voix,  jeta le risotto à travers la cuisine, grondant « Comment peux-tu dire une chose pareille ?» et sortit.

Nathalie restée seule cherchait à comprendre ce qui avait pu mettre Jérôme dans cet état. Quelques verres de trop et cette remarque anodine mais bienveillante ne pouvaient pas être seuls responsables. Jérôme revint quelques heures plus tard, encore plus saoul mais calmé. Il s’excusa pour son comportement qu’il qualifia d’inacceptable. Nathalie accepta les excuses et remit au lendemain la discussion.

Et de fait, le lendemain, un dimanche, elle reprit le sujet, avant l’apéritif du midi :

–     Mon chéri, je voudrais vraiment comprendre ce que je t’ai dit de mal.

Jérôme fuyait son regard, sentit les larmes monter, chercha un moyen de formuler sa pensée sans s’écrouler. Il but son verre de ricard cul sec et dit :

–     Etais-tu sincère hier ? Quand tu as dit… tu as dit que tu m’aimerais même si j’étais une femme ?

L’attente que Nathalie lut dans les yeux de Jérôme la bouleversa. Elle voyait à quel point le sujet était important, crucial mais n’en comprenait pas les implications ni ne voyait de quoi l’on parlait réellement. Mais elle ajouta ce qu’elle pensait vraiment :

–     Oui mon chéri, je t’aime tel que tu es mais si tu étais une femme, je crois, je crois que je t’aimerais toujours pour ce que tu serais.

Cette réponse un petit peu alambiquée était le mieux que pouvait espérer Jérôme. Aussi se lança-t-il :

–     Ma chérie, je, comment te dire…

Oui comment lui dire que depuis des années, Jérôme se sentait femme ? Que contraint par des parents aimants mais totalement incapables d’appréhender cette possibilité que leur enfant né avec des testicules et une verge soit une fille, contraint par une société qui prône théoriquement la différence pour la mépriser, il n’avait trouvé d’autre porte de sortie que d’attendre celui ou celle qui l’aimerait et de chercher un peu de bonheur à ses côtés. Un tout petit peu de bonheur mais du bonheur quand même.

Nathalie ne comprenait pas tout ce que Jérôme lui disait. Trop d’informations, trop de nouveautés et trop d’improbable mais ce que ses oreilles ou son cerveau n’arrivaient pas à intégrer, ses yeux et son cœur le lui indiquèrent : Jérôme souffrait et était en train de se libérer d’un fardeau incroyable. Et si elle, Nathalie, pouvait y contribuer, elle ferait ce qu’elle pourrait.

Cette discussion se prolongea tard dans la nuit, reprit le lendemain et se poursuivit pendant des jours, des semaines. Jérôme se mettait à nu et Nathalie cherchait à comprendre mais sans en faire un examen clinique. Elle cherchait telle une impressionniste à dégager une réalité par petite touche. Touche par touche, ils en arrivèrent à la seule conclusion possible : Jérôme était une femme et rien ni personne ne pouvait ou devait l’empêcher de se réaliser.

Jérôme, que ces heures de discussions épuisaient autant qu’elles le soulageaient,  entra petit à petit dans une autre dynamique : fini de se cacher, pour vivre heureux, vivons libérées.

Elles entreprirent des démarches conjointes. L’administration française réserve des trésors de tracasserie et d’humiliation pour toute personne souhaitant sortir des sentiers battus.

« Vous voulez changer de sexe ? Mais vous êtes mariés ? Il va falloir vous remarier. Parce qu’un mariage gay ou un mariage hétéro ce n’est pas la même chose messieurs dames. Pardon mesdames dames ». Ce type de plaisanteries, elles en entendraient beaucoup et souvent. Elles auraient à en subir toutes les variations : foncièrement insultantes, faussement compréhensives ou sincèrement méprisantes.

Leurs familles ne se montreraient pas plus compatissantes. Le père de Jérôme expliqua qu’il avait déjà une fille tandis que sa mère rit nerveusement pendant des semaines. Sa sœur, dont il se croyait proche, lui demanda s’il pourrait lui léguer sa « bite, on sait jamais, ça peut resservir ». Du côté de Nathalie tout se passa bien lors de l’annonce. Ils se moquaient plus ou moins de leur gendre depuis le début de sa relation avec Nathalie, alors homme, femme ou kangourou, peu leur importait. Lorsque le grand-père fit remarquer que Nathalie deviendrait de fait une lesbienne, l’humeur, qui était à la moquerie, plongea dans l’agressivité et Nathalie dut quitter la maison de son enfance sous les quolibets.

Leurs amis se comportèrent un peu mieux mais pas suffisamment pour qu’ils y trouvent un réel réconfort. Ces obstacles atteignaient profondément Jérôme, le faisait reconsidérer en permanence son choix, mais ils agissaient comme un dopant sur Nathalie. Rien, ni personne, ne l‘empêcherait d’être heureuse auprès de la personne choisie.

Après dix-huit mois de démarches, d’opérations, de déambulations dans les méandres kafkaïens de la petitesse bureaucratique et de la médiocrité humaine, Nathalie et Christelle convoquèrent de nouveaux leurs amis et leurs familles respectives, dans la même mairie et la même salle des fêtes pour un nouveau mariage.

Si l’assemblée était nettement plus clairsemée, le bonheur n’en était pas moins présent et Nathalie et Christelle se jurèrent à nouveau fidélité. 

La Réalité ?

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