Le petit Adolf Hitler retiré à ses parents

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Je m’appelle Adolf Hitler. Et croyez-moi, ce n’est pas un nom facile à porter. A Berlin en 1940, je ne dis pas, dans le Missouri ou le Mississippi à peu près n’importe quand, ça reste confort. Mais à New York en 2010, à Brooklyn plus exactement, cela équivaut à une déclaration de guerre.

Je suis né en 2010. D’un père et d’une mère blancs. Très blancs. Aussi blancs que racistes. Je pourrais vous dire qu’ils venaient tous les deux du sud. Du sud des États-Unis, j’entends. Je pourrais, mais ce serait faux. Le péché originel des USA vient peut-être de là d’ailleurs : croire qu’il n’y a des racistes que dans les états du sud alors que, j’en suis la preuve, il y en a partout. Partout où il y a des blancs américains, vous trouverez des gens qui haïssent les noirs. Ce racisme ne coulait pas que le long du Mississippi (pourtant un des fleuves les plus longs du monde). Non, il serpentait dans tous les états.

Mon père était un Brooklynien pur jus. À cette époque, vers 1970, vous étiez un pur jus si votre arrière-grand-père était un émigré, mais que votre grand-père était né sur le sol américain. Pour mon père, Brooklyn représentait l’alpha et l’oméga. Brooklyn était toute sa vie. Pas le Brooklyn de 2010, bizarrement pas non plus celui de 1970, mais celui de 1930. Un Brooklyn qu’il n’avait jamais connu, qui n’avait vraisemblablement rien d’idyllique, mais que mon père avait idéalisé, comme tant d’Américains. Un Brooklyn rempli d’Américains italiens ou irlandais, blancs. Où on pouvait se buter, se voler, s’arnaquer, mais entre blancs. Où l’ennemi était un blanc aussi : un blanc italien ou un blanc polonais, mais un blanc.

Petit à petit, le quartier avait noirci. À peu près un habitant sur trois était noir en 2010. Le Brooklyn de 2010 était une ville disparate : un quartier noir qui oscillait du très pauvre au raisonnablement vivable et toute la partie la plus proche de Manhattan qui avait été restaurée, réhabilitée, était désormais aux mains des blancs, de la classe moyenne supérieure.

Mon père vivait près de Flatbush avenue. Son père également et son grand-père aussi. Ce quartier n’avait pas bénéficié des mêmes réhabilitations et sa population était noire à 50% et plus précisément non blanche à 80%. Sans que cela pose de problème particulier. Il y avait une solidarité entre les gens. On y commettait des méfaits, des agressions, parfois même des meurtres, mais tout le monde les prenait en pleine face. Et il n’était pas rare de voir un Mexicain, un noir Américain, un Pakistanais discuter dans la rue, s’inviter à prendre un verre ou partager pour un barbecue.

Le racisme était là, comme un parent absent, qui pouvait revenir à tout moment, mais que personne n’attendait plus vraiment. Son portrait trône encore dans la salle à manger parce que personne n’a osé l’enlever, mais on ne le regarde plus. Bref, Brooklyn n’était pas un quartier idyllique et certaines parties craignaient vraiment, mais au global, il s’agissait d’un endroit chaleureux.

Mon père n’était pas réceptif à cette chaleur. Ce nouveau Brooklyn, le seul qu’il ait jamais connu pourtant, était une agression pour lui. Ce Brooklyn lui avait volé son Brooklyn, ce Brooklyn qu’il n’avait entrevu qu’à travers les histoires mensongères de son père et les films, tout aussi manipulateurs. Alors mon père, comme tant d’autres avant lui et tant d’autres après lui, mon père s’est enfoncé dans la haine. Les noirs lui avaient pris son quartier. Puis les noirs lui volèrent son travail lorsqu’il fut licencié lors de la crise de 2008. Incroyable qu’il ait tenu pour responsables les victimes de cette crise, dédouanant les riches financiers ou banquiers, à 99% blancs. Mais mon père, comme beaucoup d’entre nous, n’était pas très clairvoyant. Lorsque sa première femme l’a quitté, quelques mois plus tard, pour partir vous vous en doutez avec un noir, la haine a pris une nouvelle forme. Elle se nourrissait toute seule désormais et le combustible semblait infini. Mon père n’était plus que haine.

Il cherchait du travail, surtout sur internet. Petit à petit, il a de moins en moins prospecté et de plus en plus regardé des vidéos de prêcheurs. Des gars du KKK essentiellement. Et ces vidéos ont agi comme une drogue. Il lui fallait un shoot, mais plus fort à chaque fois. Je pense que les premières fois, il a été attiré par le goût de l’interdit, le fruit défendu. Mais il est rapidement passé de prêches, classiquement haineux, mais presque normaux pour les USA, à de véritables appels au meurtre pour faire triompher la race blanche. Mélange insultant pour l’intelligence de théorie nazie, suprémaciste et KKK. Un brouet pour le moins indigeste. Et c’est Adolf Hitler qui vous le dit.

Comme si cela ne suffisait pas, il s’est inscrit sur un site de rencontre pour blancs. Enfin pour blancs racistes et suprémacistes. Lorsqu’on met de l’huile sur le feu, le feu grossit à vue d’œil. Lorsqu’on jette un cocktail Molotov dans une usine de dynamite, toute la région explose. Mon père, transporté, ravi, de pouvoir partager sa haine non plus avec des gros poilus portant un slip sur la tête mais avec une femme portant un string, a lâché l’étage deux de la fusée pour arriver un peu plus près du monde des hommes aigris, rances et haineux.

Eve, puisqu’elle s’appelait Eve, est venue habiter chez nous peu de temps après leur rencontre virtuelle. Pourquoi ces deux amoureux de la race blanche n’ont-ils pas émigré dans un état du sud, je ne l’ai jamais compris. Mais au milieu de Brooklyn, ils ont pu se nourrir l’un l’autre de leurs haines cuites et recuites. Le parcours de maman était plus classique : fille d’un agriculteur de Californie, élevée dans une famille de raciste de père en fille en mère en fils depuis 1865.

Dans leur petit taudis du centre de Brooklyn, mes parents cherchaient un moyen de haïr plus fort encore. Sans aller jusqu’à tuer. Trop lâches ou pas encore partis assez loin.

Quand Eve est tombée enceinte, ils ont cherché un nom qui soit non pas le symbole de leur amour, mais de leur haine. Et plutôt que d’aller voir du côté de toutes les icônes du KKK, ils ont préféré un nom plus universel.

Parce que Nathan Bedford Forest ou William J. Simmons, grands abrutis du KKK devant l’éternel, ça ne parlait pas à assez de monde. Alors ils ont choisi Adolf Hitler.

Cette fête lorsqu’ils ont eu l’idée. Ce n’était pourtant pas l’idée du siècle. N’importe quel nazi de bas étage, ou raciste ayant ouvert un livre aurait eu la même idée. Leur seule originalité fut d’aller au bout. Et de me déclarer « Adolf Hitler ».

Je suis né Adolf Hitler un 5 février 2010. Si mes parents pensaient cracher à la face du monde noir, et du monde non noir qui ne partage pas ces valeurs haineuses, les réactions à leur provocation ont dépassé leurs espérances. Leur geste a fait la une des journaux pendant deux jours, ce qui était beaucoup à l’époque même si aujourd’hui, il est impensable que quelque information que ce soit truste les news plus de huit heures. Le bruit a été tel que les services sociaux américains s’en sont mêlés.

J’ai connu mes parents pendant cinq jours. Du cinq février au dix février. Mais j’aurais donné cher pour voir leur tête lorsque la responsable des services sociaux a frappé chez eux, entourée de policiers et leur a lancé : « Nous venons chercher l’enfant. » Toutes les personnes présentes étaient noires, ce qui revenait à demander au vrai Adolf Hitler de donner les plans du V2 à Leonard Goldman.

Je n’ai jamais revu mes parents, mais je pense souvent à eux lorsque je vois ce titre de journal « USA : le petit Adolf Hitler retiré à ses parents ».

La Réalité ?

Le petit Adolf Hitler retiré à ses parents

 

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