Le sosie de Staline roue le sosie de Lenine de coups

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SФVIЗT PДЯК®

Touristes de tous pays, amusez-vous !

 Bienvenue à SovietPark®, le premier parc d’attraction au monde consacré à la Russie du XXème siècle ! Un lieu 100% bolchévique, célébrant la faucille, le marteau et l’Internationale !

Vous y découvrirez les authentiques, les seules montagnes russes dignes d’en porter le nom !

Vous embarquerez à bord du fameux TransSibérien®, le train fantôme où vous hanteront les squelettes des vaillants travailleurs des goulags !

Vous rentrerez dans la peau de Youri Gagarine en grimpant à bord de Spoutnik Mountain® !

Vous vivrez une expérience hors du commun en pénétrant dans Stakhanov Mine®, où petits et grands pourront donner de grands coups de pioche dans une mine de charbon 100% bio !

Vous frissonnerez dans KGB Avenue®, risquant à chaque minute de voir votre femme ou vos enfants enlevés par des agents secrets qui leur feront subir un interrogatoire filmé à mourir de rire ! (1)

Vous vous émerveillerez de croiser les plus grandes stars du Communisme – Marx, Lénine, Staline, Trotsky, Khrouchtchev… – arpentant les allées de SovietPark® pour vous proposer les tickets de rationnements qui vous permettront de vous restaurer sans faire la queue ! (2)

Vous terminerez votre journée ébahis par la Grande Parade de l’Armée Rouge®, à la tombée du jour, défilant devant la reconstitution du 1/8ème du Kremlin® et du Mausolée de Lénine® !

Sans plus attendre, réservez votre journée à SovietPark®, le parc d’attraction le plus Rouge, le plus Prolétaire, le plus Populaire, le plus RÉVOLUTIONNAIRE !

SovietPark

(1) Clé USB du film de l’interrogatoire à vendre à la sortie de SovietPark® – 30 R$

(2) Ticket coupe-file pour les restaurants de SovietPark® – 25 R$ par personne

***

« Révolution, mon cul ! »

Vassili Alexandrovitch marmonnait derrière sa moustache, appendice pileux qu’il avait copieusement fourni, d’une couleur poivre et sel qu’il devait contractuellement entretenir pour garder son emploi au sein de la grande famille de SovietPark®. De dix heures du matin à dix heures du soir, Vassili déambulait dans les allées de ce lieu de réjouissances pour touristes du monde entier, endossant son costume de Joseph Staline afin de vendre les tickets de rationnement coupe-file qui permettaient aux gogos fortunés de rentrer sans attendre dans l’un des 25 – infects – restaurants du parc, surpeuplés en ce mois de juillet. La chaleur était accablante à cette période dans la région moscovite, non seulement à cause du réchauffement climatique qui s’était singulièrement accentué depuis quelques années, mais aussi parce que la redingote du petit père des peuples était d’origine, en laine épaisse et d’une qualité d’isolation qui n’avait plus cours depuis bien longtemps.

Vassili transpirait, s’efforçant de garder suffisamment de motivation pour exercer l’objet de son contrat de travail, et évitait de trop sourire pour rester dans la peau de son personnage. Même si bien des années s’étaient écoulées depuis la mort de Staline et la chute du communisme en Russie, SovietPark® témoignait, de par son succès populaire, d’une forme de nostalgie du public pour une ère pourtant funeste. Et lui, Vassili, en particulier, affecté au rôle du plus sanglant leader soviétique, s’étonnait de croiser de nombreux sourires sur les visages des vacanciers qui daignaient lui acheter ses fameux tickets. « Je joue le rôle d’une ordure, putain, et ces cons me regardent comme si j’étais Mickey ou une saloperie de clown ! », se disait-il presque tous les matins au moment de prendre son service. Les Russes regrettaient certainement, dans leur inconscient, la disparition de cette sensation de faire partie d’une seule et même grande famille, soudée par cette mystérieuse « âme russe » qui se dissolvait aujourd’hui dans l’individualisme libéral le plus forcené. Même si l’URSS et sa dictature du peuple avaient généré les plus terribles privations de liberté, supprimé le libre arbitre et entraîné la mort de millions d’individus, cette époque aujourd’hui oubliée renvoyait à l’imagerie d’un pays uni, malgré la contrainte exercée alors par un Parti tout puissant. Syndrome de Stockholm, pensait Vassili, où le prisonnier en vient à adhérer aux idées de son geôlier…

« Quel peuple d’abrutis ! » se disait le sosie de Staline, rôdant sans conviction au milieu de crétins en short, décérébrés par l’abus de téléréalité et de divertissements élevés à la gloire du matérialisme et du chacun pour soi.

Onze heures du matin. Le parc se remplissait peu à peu et ses collègues sosies apparaissaient les uns après les autres sur la place de la Basilique Saint Sauveur, reconstituée à une échelle 1/8ème et abritant les boutiques de cadeaux. A quelques dizaines de mètres de lui, Vassili observait l’arrivée de la star de SovietPark®, Igor Bouriakov, sosie officiel de Lénine et objet de toutes les attentions des visiteurs. Lénine, le père du communisme à la russe, l’homme sans qui rien ne serait arrivé et sans lequel SovietPark® ne serait qu’un concept de science-fiction. Son aura était impressionnante et Igor jouait son rôle avec une intensité et une application qui lui valaient presque toujours le titre d’employé du mois. Ses accointances avec la Direction du parc lui avaient également valu d’être élu Représentant du Personnel, au grand dam de Vassili qui déplorait qu’un élu syndical puisse à ce point faire le jeu du patronat.

« Aaahhh ! Mes camarades ! Voulez-vous des tickets de rationnement ? Je vous les conseille, si vous voulez éviter la queue au Pravda® Restaurant ! Ou au Kolkhoze® Bar, l’endroit où vous dégusterez les meilleurs cocktails de toute la Grande Russie ! Dépêchez-vous de vous décider, il n’y en aura pas pour tout le monde ! Vous pouvez aussi acheter le pass Intelligentsia®, qui vous donne l’accès VIP aux salons privés de tous nos établissements ! »

Le couple qu’avait interpelé Igor ressemblait à tous les nouveaux riches que comptait aujourd’hui la Russie capitaliste : vêtements de marque tape-à-l’œil, maroquinerie clinquante pour Madame, look de gangster patibulaire – avec gourmette et médaillon – pour Monsieur… Des caricatures, selon Vassili qui peinait à masquer son écœurement face à cette décadence vulgaire. Le couple ne mit pas longtemps à sortir une liasse de dollars russes pour se payer une petite quantité additionnelle de privilèges à ceux que leur fortune apparente leur octroyait déjà.

Les billets en main, recomptant chaque coupure et imaginant déjà le montant de sa commission personnelle, Igor avait les yeux qui pétillaient. En 10 minutes, il avait déjà empoché 5 fois la somme que Vassili avait péniblement accumulé sur la totalité de ses ventes de la veille…

Vassili se dirigea vers Igor pour le saluer.

« Privet, Igor Bouriakov !

– Ah !! Privet, Vassili Alexandrovitch ! Alors, comment vont les affaires ce matin ?

– Comme tu peux le voir, Igor… Je ne suis que Staline le méchant ! On ne me fréquente guère… Je dois sans doute faire peur aux gens, ils s’imaginent qu’un simple regard de ma part pourra leur porter la poisse et les envoyer en camp de travail !

– Je crois savoir que le Capitaine Crochet attire quand même les enfants à DisneyWorld, Vassili ! Les gens sont là pour s’amuser, pas pour remuer le passé !

– Mais justement, Igor, ce lieu ne fait que remuer le passé ! C’est même pour ça que les gens viennent ! Rire un bon coup de la dictature du peuple et ne se souvenir que des images à la gloire de notre grande nation !

– Les gens célèbrent un idéal, et pas l’Histoire, Vassili ! Tu mets trop d’enjeu dans ce qui n’est qu’un moment de détente en famille…

– Ce Parc, c’est la Fête des Morts, Igor ! La Toussaint, tous les jours, et plutôt que de se recueillir, nous piétinons les tombes…

– Arrête, Vassili, vraiment… Tu es ici pour amuser les gens, pas pour leur rappeler les détails de notre Histoire ! Lénine a rêvé la victoire du prolétariat, et ce rêve a été dénaturé par…

– Par Lénine en premier, Igor… Puis par Staline ! Pour vous servir, camarades !

Vassili s’interrompit, exécutant une légère génuflexion accompagné d’un salut d’artiste. Une pose inhabituelle pour celui qui fut l’incarnation du grand-père attentionné sur les affiches de propagande, se transformant en bourreau d’un peuple une fois retranché dans les cabinets du pouvoir.

– Ecoute, Igor, arrêtons cette discussion qui ne nous mènera nulle part. J’ai du travail et toi aussi. Pense à tes commissions et à tout ce que tu pourras te payer avec cet argent…

– Tu as sans doute raison, camarade Lénine ! Faisons table rase du passé et profitons de ce que la vie a à nous donner… Du pain et des jeux télévisés !

Igor leva les yeux au ciel, lassé des élucubrations fanatiques de ce Vassili, Staline de pacotille qui montrait un visage agressif dans un SovietPark® entièrement dédié à la détente et l’amusement. Malgré son statut de Représentant du personnel, Igor n’oubliait pas que son gagne-pain dépendait de la satisfaction des visiteurs. Sur ce plan, Vassili nuisait au climat général de travail des sosies. Igor avait eu l’occasion de parler du comportement de Vassili avec Vladimir Poliakov, sosie de Trotsky, et les deux hommes s’accordaient à penser qu’un licenciement de leur confrère n’aurait que des conséquences bénéfiques. Vassili était trop brutal avec les clients, il passait son temps à dénigrer SovietPark® et à regretter ce qu’était devenue la Russie d’aujourd’hui… Incompatible avec le règlement intérieur et la bonne marche de l’entreprise.

Igor avait pris sa décision : il dénoncerait Vassili à la Direction et recommanderait un licenciement en douceur, accompagné d’un chèque de départ raisonnablement négocié.

– Ecoute, Vassili… Manifestement, tu n’es plus en ligne avec le Parti ! Excuse ce jeu de mots, mais il faut voir les choses en face : fais ton autocritique et prends la décision qui s’impose… Tu ne peux plus exercer ton emploi avec tout ce que tu me dis ! Change de boulot et laisse ta place à quelqu’un qui saura donner le meilleur de lui-même en Petit Père des Peuples ! Ton personnage impressionne le public… il faut quelqu’un qui les rassure, un Staline qui leur donne un peu de joie et de bonne humeur ! Si tu veux que j’en parle à la Direction pour trouver une solution, je peux le faire, Vassili…

– Quoi ? Tu veux me dénoncer à la Direction pour me virer, Igor ? J’ai bien compris ?

– Ne le prends pas comme ça, c’est pour ton bien ! Il ne s’agit pas de te dénoncer, mais de t’offrir une porte de sortie !

– Tu veux que je dégage parce que ma tête ne te revient pas ? Tu es censé me défendre et m’épauler, toi, le représentant du personnel, et, à la place, tu veux me poignarder dans le dos ?

– Ecoute, Vassili, ne nous mentons pas… Tu es trop brutal avec le peuple qui nous fait l’honneur de nous visiter ! C’est évident : tu n’as pas le profil pour faire carrière au SovietPark® !

A ces mots, Vassili songea brièvement aux orgues de celui dont il était le sosie, visualisant un déluge d’obus, et se jeta sur Igor. La corpulence des deux hommes était conforme à la réalité historique : Lénine ne faisait pas le poids physiquement face à Staline, homme râblé, dense et vigoureux. Igor se fit copieusement tabasser, une pluie de coups de poings et de pieds assénés avec force ayant pour conséquence de le laisser inanimé au pied de la Basilique Saint Sauveur, devant des touristes d’abord effrayés puis convaincus qu’il s’agissait d’un spectacle mis en scène pour illustrer la rivalité historique des deux hommes ou, pour les plus ignorants, destiné à mettre du piment au milieu d’attractions sages.

Pendant que Vassili achevait Igor en hurlant « Social-traître ! » et « La Direction, c’est moi ! », les équipes de sécurité de SovietPark® arrivèrent en courant sur les lieux pour éloigner le sosie de Staline du sosie de Lénine agonisant à terre. Vassili, enivré par la violence qui s’était déchainé en lui, semblait avoir perdu tout contrôle sur lui-même. Il hurlait, reprenant à son compte des slogans tout droit sortis des archives du Parti Communiste. Le public applaudissait à tout rompre…

Vassili passa en Conseil de Discipline devant la Direction de SovietPark® et, contre toute attente, ne fut pas licencié. Les administrateurs avaient décidé que les querelles entre sosies donneraient un supplément d’âme au parc et inscrivirent des pugilats simulés au programme des animations. De plus, le coup de sang de Vassili à l’égard d’Igor lui octroya une nouvelle réputation auprès de ses collègues, qui virent en ce Staline autre chose qu’un pauvre type qui passait son temps à marmonner dans sa moustache que la Russie avait bien changé…

Igor étant en arrêt maladie pour une durée indéterminée, le poste de Représentant du personnel était libre.

Staline remplaça Lénine. Sans opposition.

La réalité ?

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