Le village italien où il est interdit de mourir

Je suis né le 17 juillet 1916, dans la Somme. Une sacrée bataille. Une bataille dont on parle dans les livres d’histoire. Une bataille qu’on devrait nommer boucherie. Une bataille dont le sang n’aurait jamais dû cesser de couler sur ses responsables et leurs descendants. Mais en 1917 comme en 2017, la justice n’a rien à voir avec l’histoire et les enfants et petits-enfants des puissants continuent à déverser le sang des autres pour défendre leurs privilèges. Qu’est-ce qu’une mort quand elle n’est ni la vôtre, ni celle d’un de vos proches ? Un test d’empathie, une mise à l’épreuve de votre capacité à souffrir pour les autres. Mais lorsque l’on vous élève avec l’idée que vous valez mieux et plus que les autres, une mort n’est qu’une statistique. Les cent dernières années ne me dédieront pas.

Cent ans… Je vais avoir cent ans et j’aurais passé toutes ces années orphelin. Tandis que ma mère se vidait de son sang en me donnant la vie dans une base arrière de la Somme, mon père, quoi qu’il ait été, déversait son hémoglobine dans une tranchée, dans un no man’s land, sur des barbelés. Ma mère, une des nombreuses prostituées amenées par un état français qui payait cher en alcool et en putes à sacrifier. Ma mère, morte pour la France, qui ne recevrait jamais aucune médaille. Peu importe, seuls les morts méritent des médailles et seuls les vivants les reçoivent.

Cent ans orphelin. Cent ans sans famille.

Non, pas sans famille. Sans parents. Car la famille, je l’ai construite moi-même. Quinze ans d’orphelinat. Et de 1917 à 1932, les orphelinats pour indigents s’apparentaient plus à des maisons de correction ou des prisons, qu’à des jardins d’enfants. Quinze ans à souffrir de la médiocrité des professeurs, des proviseurs, des pions, des directeurs. Toute une chaine de mesquinerie, de méchanceté et de petitesse. Des êtres misérables, si malheureux qu’ils ne pouvaient supporter le bonheur, ou son ersatz. Dévorés par la jalousie, ils nous marquaient au fer rouge de leur insignifiance. Mais la jeunesse a ceci d’unique qu’elle emporte tout, résiste à tout… parfois. J’ai vu mes camarades sombrer, qui dans le pas de ses geôliers, qui dans la voie du mouton, qui dans le crime à la petite semaine. J’ai résisté. Résisté encore. Résisté toujours.

À quinze ans, j’ai quitté ma prison, pris mon envol. Je n’avais rien, mais je ne vous dirais pas que je n’avais donc rien à perdre. Ne rien avoir n’est pas suffisant. Encore cette absence doit-elle s’accompagner de la force, de la volonté et de la folie qui permettent tout, n’interdisent rien. À quinze ans, orphelin depuis toujours, ayant comme modèle des nains, je décidai d’être un géant.

En 1931, la France restait un pays agréable à vivre. Pas facile, mais agréable.

Après la fuite de mon orphelinat, j’ai décidé de descendre à Paris.

Paris, Londres ou New York : quelles autres villes permettaient la grandeur, la folie des grandeurs ?

Ne parlant que français, Londres et New York viendraient plus tard.

Je ne savais rien, mais je devinais beaucoup. J’observais les humains, leurs codes, leurs rituels, ce qu’ils pensaient masquer, ce qu’ils croyaient laisser voir.

Je parlais peu. Écoutais beaucoup.

Je me suis vite retrouvé dans une petite bande, œuvrant pour un caïd local dans les environs de Belleville. À l’époque, on se souvenait des apaches, mais c’était les titis parisiens qui régnaient dans la rue.

Vol à la tire, arnaque au bilboquet, séduction de vieille fille, j’ai touché à tout, et grimpé les échelons rapidement.

La pègre de l’époque ne ressemblait pas beaucoup à celle d’aujourd’hui.

Quand j’y repense, quelle différence.

Titis parisiens, émigrés portugais, italiens, espagnols, tous se mélangeaient pour arnaquer, droguer, prostituer, voler.

Il y avait moins de violences, beaucoup moins de violences.

Non, je mens.

Il y avait moins d’agressivité, d’une manière générale, on pouvait passer une bonne soirée, une soirée tranquille, mais il était aussi possible, sinon probable de se prendre un coup de schlass en rentrant et de finir dans le caniveau. On ne cherchait pas à cacher les cadavres alors. Un terrain vague suffisait. Terrain vague, encore une chose qui a disparu.

À force d’observer, de tout accepter, de travailler, j’ai atteint les cimes de la pègre Bellevilloise. Ce qui représentait le haut du panier du Milieu français.

Je ne faisais plus, je faisais faire. J’habitais toujours Belleville, rue Piat, avec une superbe vue sur Paris, mais je n’allais plus au contact.

L’argent de mes larcins remontait jusqu’à moi. Jusqu’à moi et mes deux associés.

J’aspirais au gigantisme. Et un géant ne l’est jamais complètement tant qu’il peut regarder quelqu’un dans les yeux. Il faut que les autres lèvent la tête pour regarder un géant.

Je me suis donc débarrassé, un par un, de tous ceux qui me toisaient.

Jusqu’à être le seul géant de Paris.

Je contrôlais plusieurs milliers de personnes, j’avais des dizaines de lieutenants. Une quantité énorme de la drogue, de l’alcool de contrebande, des jeux, des revenus de la prostitution remontait jusqu’à moi.

J’avais atteint cette stature où peu importe la provenance de l’argent, il vous donne une réputation, une prestance. Et permet aux autres riches honnêtes, ceux qui font leur fortune sur les cadavres de 14-18, de vous accepter dans leur monde.

Le premier échelon gravi, il me restait Londres, puis New York.

Et alors je serais le seul géant.

J’en étais là de mes ambitions quand 1940 sonna.

Le moment idéal pour quitter Paris. Le timing parfait pour investir une ville : la guerre.

Quel moment plus propice aux pots-de-vin, à l’argent vite gagné, que la guerre ?

Mais il fallait jouer serré.

Le gouvernement anglais, à l’inverse du français, tolère moins les parvenus.

Ils sont entre Lords et dédaignent les roturiers.

Mais lorsque l’on écoute, patiemment, on finit toujours par trouver la faille.

Et je la trouvai. Petit à petit.

Et je devins le roi de Londres.

En 1946, toujours couronné, je partis pour New York.

Mes bases françaises et londoniennes avaient subi le contre coup de la paix, mais je restai le numéro 1 européen.

New York allait me permettre de tout rafler.

Cela ne pouvait pas être autrement.

Cela serait donc.

Je n’avais pas prévu la possibilité de l’amour.

J’avais possédé de multiples femmes, certaines m’avaient même amusé pendant quelques semaines, quelques mois parfois, jamais plus. Et à la première incartade, je m’en séparais.

Dès qu’elles cherchaient à afficher leur pouvoir, je les quittais.

Je ne craignais rien de ce côté-là.

J’aurais dû le savoir.

L’ennemi attaque toujours par le flanc le plus à découvert et mon cœur, que je croyais de pierre, s’offrait à l’attaque.

Barbara.

Barbara Stanwyck.

Il a fallu que je tombe amoureux de Barbara Stanwyck.

J’étais aux USA depuis 3 ans, j’avais fait tomber New York, Chicago, Miami et je me partageais entre NY et LA.

Quelle beauté, quelle femme !

On l’appelait « The Queen », parce qu’elle était une reine sur et en dehors des plateaux.

Je l’ai aimée à la première rencontre et j’ai su aussi surement que je l’aimais qu’elle ne m’accorderait jamais rien d’autre qu’une attention polie.

En 1950, elle avait 43 ans, j’en avais 34. Elle rayonnait, à l’apogée de sa puissance sexuelle, sa carrière au firmament, indétrônable.

En 1950, je toisai le monde, je baissai la tête pour observer, compter, ordonner, arranger, depuis plus de 15 ans.

Et tandis que je la fixai, je réalisai qu’elle me faisait face. Elle ne me toisait pas non, elle me regardait.

J’ai passé les 40 ans années suivantes à tenter de la séduire, à lui prouver mon amour, à la convaincre qu’elle pouvait m’aimer.

En pure perte et le pire, je le savais depuis le début.

Elle était lesbienne ont dit certains. Elle était bisexuelle ont ajouté d’autres.

Cela aurait pu me rassurer, expliquer mon échec, mais la réalité ne m’intéressait que lorsque je pouvais la tordre, la modeler. J’aimais Barbara Stanwyck alors je devais pouvoir l’amener à m’aimer, d’où qu’elle vienne, où qu’elle aille.

J’ai dépensé toute ma fortune mais plus d’argent ne représentait rien pour cette femme si riche. J’ai abandonné mes activités pour lui montrer l’homme que je pouvais être, elle y vit de la faiblesse, elle qui née dans les bas-fonds, glorifiaient la réussite, la volonté et le travail. J’ai voulu acheter Hollywood pour lui offrir, mais Hollywood s’était déjà donnée à elle, elle en était la reine. J’ai voulu lui offrir l’amérique, le monde,   j’ai pris des risques fous, j’ai tout joué, tout perdu, tout regagné, tout retenté cent fois et le 20 janvier 1990, Barbara Stanwyck, l’immortelle, est morte à Santa Monica, près de Los Angeles.

Le 20 janvier, j’ai tout perdu.

Mon univers a sombré. La mort de Barbara m’avait tout pris. Tout.

J’ai jeté un œil sur le roman de ma vie.

Je n’y ai rien trouvé. Pas d’amour. Jamais. Car le seul que j’avais à distribuer ne pouvait être reçu.

Alors j’ai décidé, comme je décidais toujours, de revenir aux choses importantes.

Je me suis installé dans un petit village italien. Un village que mes relations de Las Vegas ou d’ailleurs m’avaient conseillé.

Avec les restes, conséquents, de ma fortune, j’y suis devenu le géant.

J’avais été le géant du monde, je deviendrais le géant de mon village.

Un village qui vivrait pour moi. Par moi.

Un village qui vivrait sous mes règles.

Un village où je pourrais décider de m’attacher à quelqu’un. Peut-être.

Un village où il serait alors interdit de m’infliger la peine que Barbara m’avait infligée.

Un village où il serait interdit de mourir.

Un village où les habitants mourraient malgré tout.

Un village où, pour éviter ma colère, ma vengeance sur les membres de leur famille restant, ils iraient mourir ailleurs.

Un village où je ferais payer cher toutes les morts.

Et voici la réalité…

Le village italien où il est interdit de mourir

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