Paula n’a enfin plus peur des bananes

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Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu peur des bananes. Toutes les bananes. Ne me parlez pas de bananes naines, de bananes plantains, ni même des bananes à bières, toutes me faisaient le même effet. J’étais terrorisée par les bananes.

Rien que le nom, rien que d’entendre le mot banane, je commençais à transpirer. Vous me mettiez une banane sous le nez, je partais en hurlant. Oui, en hurlant. Cela m’a permis de noter que si les humains sont relativement compatissants lorsqu’une personne craint les araignées, les souris ou les serpents, le niveau d’empathie plonge dès qu’on explique avoir peur des bananes.

La réaction du quidam se décompose ainsi : d’abord, l’incrédulité « Ahaha, non tu plaisantes, t’as pas vraiment peur des bananes ?», « C’est une devinette, je dois trouver à qui tu fais référence ? C’est dans un film ? ». Ensuite vient l’envie de comprendre, sincère : « Mais pourquoi tu as peur ? Qu’est-ce qui te fait peur dans une banane » ? Suit le besoin de me convaincre que ma peur n’a aucune raison d’être : « Une banane, c’est mort. Tu ne peux pas te faire attaquer par une banane ». « Tu aurais peur des moustiques encore. Le moustique est le premier meurtrier dans le monde hein, loin, loin devant les araignées ou les serpents », « Et si on te l’épluche la banane, c’est pareil » ? Oui c’était pareil…. Toutes les questions évacuées, sans que ma peur des bananes n’ait été nullement atténuée, venait la moquerie : « Attention, planquez-vous, une banane » ! « Paula, ne bouge pas, tu as une banane sur l’épaule ». « Paula, Paula, cours ! Il y a une banane dans ta salade de fruits ». Dernier stade enfin, le mépris teinté d’agressivité et du besoin de blesser l’autre que ressent tout humain face à l’incompréhensible : « Dis, si tu allais chez un psy, ce serait remboursé par la sécu ? Avec nos sous ? Nos impôts c’est ça » ?

Ce que n’appréhendaient pas ces gens, tous ces gens, puisque les réactions étaient les mêmes de la part de ma famille, d’amis ou d’étrangers, c’est que cette incrédulité, je la partageais. Je comprenais totalement qu’avoir peur d’une banane était irrationnel. Pour avoir étudié à peu près toutes les phobies, j’en étais arrivée à la conclusion que ma phobie était aussi ridicule, ou disons irrationnelle que toutes les autres. Avoir peur des serpents ou des scorpions lorsqu’on vit dans les déserts est compréhensible. Quand on habite un appartement en plein centre de Paris ou de New York, cela n’a aucun sens.

J’étais une folle entourée de fous, car tout le monde ou presque a ses phobies, ou sa phobie. Mais ma folie ne cadrait pas avec celles des autres. Pendant vingt ans, j’ai dû m’expliquer, discuter, argumenter puis abandonner. Car tant qu’à lutter, je préférais encore lutter contre ma phobie que contre l’incrédulité.

Ce n’est pas comme si je cherchais à convaincre le monde que c’était normal. Merde, je ne suis pas débile, je le savais bien que c’était ridicule d’avoir peur d’une banane. Une banane ! Et pourquoi les bananes ? Pourquoi pas les autres fruits ? Parce que c’est une phobie connue la peur des fruits : la carpophobie. C’est classé dans les troubles du comportement alimentaire. Comme anorexique ou boulimique. Si j’avais été anorexique, boulimique, ou même totalement carpophobe, on aurait cherché à me comprendre. J’aurais été dans la catégorie des malades mentaux normaux. Qu’on connait, qu’on maitrise. Mais bananophobe, ça ne ressemblait à rien.

Je pouvais me gaver de pêches, de cerises, d’abricots, mais pas approcher une banane. J’adorais les fruits d’ailleurs, mais les bananes continuaient à me faire crever de trouille. Et me rendaient très agressive. Le jeu favori de mes camarades d’école, d’université ou de travail consistait à me mettre une banane sous le nez. Généralement par surprise. Mais cette peur des bananes me rendait terriblement agressive. Lorsqu’à la cantine, le petit Eduardo m’a écrasé une banane sur le visage, j’ai saisi le premier objet que j’ai trouvé et j’ai frappé Eduardo. J’avais pris une fourchette et je l’ai plantée dans le bras. De ce jour, on m’a laissé tranquille à l’école. À la maison par contre, tout le monde a passé la démultipliée. Rendez-vous chez le psy deux fois par semaine.

Ah, les psys. Les psys pour enfant. Que cela fasse du bien de parler, de temps en temps à quelqu’un, je n’en doute pas. Que cela aide même lorsque le médecin a des qualités humaines rares, je confirme. Mais cette idée qu’en voyant la même personne pendant quinze ans, personne généralement aussi malade que son patient, et souvent totalement inapte à l’écoute, on puisse arriver à autre chose qu’à un partage de névrose, ça j’en doute. Surtout quand vous venez avec la peur des bananes.

L’avantage c’est que là où un amateur aurait éclaté de rire, j’ai à peine entendu sa respiration changer de rythme. Et encore, parce que je faisais très attention. Deux ans plus tard, les bananes me terrifiaient toujours autant, mais j’arrivais à regarder des images de bananes sans transpirer. Mais je continuais à planter des fourchettes dans ceux qui m’en collaient sous le nez.

J’avais fini par penser que je vivrais avec cette peur ridicule toute ma vie. Que mon existence en serait gâchée, indéfiniment. Comment trouver un homme sérieux qui accepte cette maladie sans broncher ? Les premiers essais avaient confirmé cette crainte : soit ils se moquaient, soit ils prenaient cette maladie au sérieux, mais étaient décidés à l’éradiquer. Jusqu’à trente ans, ma vie a été un enfer.

En continuant la thérapie vingt ans de plus, je pense que j’aurais fini par réussir à ne pas m’enfuir en voyant une banane.

Et à trente ans, alors que je prenais un verre avec un ami, avec celui que j’aurais bien voulu avoir comme ami proche, très proche, petit ami même, je décidais de lui faire part de ma pathologie. J’étais persuadée qu’il en rirait, mais je préférais qu’il le sache avant de me voir trembler, crier, pleurer devant une banane. Et ça finissait toujours par se voir. Pas question d’aller dans un restaurant antillais, thaïlandais ou chinois avec tous ces beignets de bananes. Tout le monde aime les bananes, tout le monde mange des bananes.

Je lui faisais part de ma phobie. Il était concentré, n’a pas souri. Il a dû voir à mon visage que je ne plaisantais pas.

J’avais déjà vu ce regard concentré. Tout le monde ne cherchait pas à se moquer, mais les tentatives sincères étaient les plus douloureuses. Elles me renvoyaient à mon impuissance. J’attendais, anxieuse, son « Pourquoi » ou un truc dans le genre. Mais il a juste ajouté « D’accord ».

Je n’en revenais pas. Je lui balançais que j’avais peur des bananes, et lui faisait comme si de rien n’était. Il s’en foutait ou quoi ?

– Non, mais j’ai vraiment peur des bananes. Elles me tétanisent.

– J’ai compris oui. Tu prendras un dessert ?

– Je… Non. Merci. Tu ne trouves pas ça bizarre ?

– Bizarre ? Si, peut-être, je ne sais pas. Ça ou autre chose, ça reste une phobie. Tu n’as pas peur des bananes, tu associes les bananes à un évènement de ton enfance. Tous les gens qui ont des phobies sont dans le même fonctionnement. Ce qui est surprenant c’est que tant de gens associent des requins ou des serpents à leurs traumatismes alors qu’ils n’en verront peut-être jamais en vrai. Bien sûr, le fait que tu associes cela à une banane tendrait à faire penser à un viol. C’est stupide, too much mais parfois plus c’est gros. Enfin je dis ça, mais je n’en ai aucune idée en fait.

J’ai pris quinze degrés instantanément, frôlé la combustion spontanée. Des images m’ont assailli, je me suis levée, je suis partie en courant. Je revoyais ce parc d’attractions près de Mexico, ce personnage déguisé en banane me tenir par la main. Les images affluaient, les interrogations aussi. Pourquoi étais-je seule avec ce type portant un costume de banane ? Où étaies mes parents ? Et surtout d’où venaient ces deux hommes qui s’étaient jetés sur lui.  Ils l’avaient agressé à coup de barre de fer. Son visage qui dépassait du costume de la banane était pulvérisé, une bouillie de sang. Je me revois courir, pleurer, retrouver mes parents qui ne surent jamais pourquoi j’étais dans cet état mais préfèrent quitter le parc immédiatement.

Je n’ai jamais compris pourquoi cette discussion en particulier avait déclenché le souvenir. Mon psy avait tenté d’identifier le trauma initial, sans succès.

Ce que je sais c’est que le lendemain, je mangeais une banane et que depuis j’ai pris cinq kilos.

Et voici la réalité…

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