Traité pour des troubles mentaux, il devient accro à Johnny Cash

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Philippe

J’ai tout essayé : les anxiolytiques, la méditation, la psychothérapie, la course à pied… même l’herbe, fumée en mode thérapeutique. Mais rien n’y fait. Je n’arrive plus à contenir mes crises de schizophrénie.  D’une minute à l’autre, je change d’humeur, j’en veux à la terre entière, je ne comprends plus ce que me dise les gens, je me retire mentalement du monde. Je m’enferme, verrouillé à double tour dans mon cerveau malade.

Je n’en peux plus. Je préfère me foutre en l’air plutôt que de continuer à vivre ce calvaire. Sylvie, ma femme, est au bord du point de rupture, mes enfants me regardent avec un mélange de peur et de pitié, mes parents se demandent de quoi ils se sont rendus coupables pour avoir donné naissance à un monstre comme moi… Dépité, mon psychiatre m’a donné quelques pistes pour essayer de trouver une issue à mon mal – ou du moins d’apaiser mes crises. J’ai rejeté tout ce qui avait trait à des conneries orientales de type yoga mais j’ai accepté d’aller consulter ce docteur Delaunay. Un pro de l’hypnose. Le genre de gars dont la voix t’envoûte et te conduirait à marcher pieds nus sur des braises. Je n’en demande pas tant, mais s’il parvient à conditionner mon esprit tordu pour que je cesse mes montagnes russes psychologiques, je suis prêt à y laisser tout mon livret d’épargne…

Docteur Delaunay

Mon confrère psychiatre m’envoie un cas désespéré. Toutes ses tentatives pour apaiser son patient ont échoué. Il m’a appelé pour que j’accepte d’essayer une technique d’hypnose assez sophistiquée, généralement utilisée pour soigner les psychopathologies les plus prononcées. Je devrai le plonger dans un état hypnotique assez profond, pour qu’il exprime les traumatismes les plus enfouis, qu’il remonte loin dans le cours de sa vie pour identifier les moments d’insécurité et de stress qui ont pu influer sur sa structuration mentale, mais aussi et surtout pour retrouver les moments de bonheur et de plénitude qu’il a pu connaître. Je vais lui faire explorer le film de sa vie et lui permettre de reprendre la maîtrise de son existence. Et l’apaiser. Si j’y parviens…

Car je ne sais pas trop ce qu’il m’arrive mais ces derniers temps, j’ai l’impression de perdre un peu la main… Mes patients sont moins réceptifs, je peine à les amener à des stades d’hypnose suffisamment profonds pour les aider à extérioriser leurs troubles.  J’espère que ce n’est qu’un bref passage à vide. J’en aurai le cœur net avec ce cas difficile.

Philippe

J’ai rendez-vous ce matin avec le Docteur Delaunay. Un vrai cador du genre, apparemment. J’ai quand même une légère appréhension… Et si ce type était un escroc ? Et s’il profitait de mon état de fragilité pour me manipuler ? Pour aggraver mon état ? Les mecs comme ça qui jouent avec leurs patients, qui les soumettent alors qu’ils sont en état de vulnérabilité, on en voit tous les jours ! De toute façon, je suis certain que nous sommes tous les jouets de forces qui nous dépassent, à la merci des complots des puissants – les politiques, les docteurs, l’armée… –  contre les gens comme moi. Sylvie dit que je suis parano mais elle ne se rend pas compte. Quand j’ai vu le film Matrix, c’était une révélation : le monde n’est certainement qu’une illusion dans laquelle nous sommes plongés, habitués dès le plus jeune âge à le prendre pour argent comptant et en acceptant de croire vraies les fables sur notre prétendue liberté. Nous sommes enchaînés dans un monde digne d’Orwell ou des pires scénarios de science-fiction. D’ailleurs, je suis sûr que certains auteurs de SF ne sont pas des mecs à l’imagination débordante mais juste des gens qui SAVENT. On prend ça pour de la fiction alors qu’en fait, c’est une sorte de double-jeu genre « je fais croire que c’est faux alors qu’en fait c’est vrai mais c’est tellement inimaginable que tout le monde croit que c’est faux ». Enfin, je me comprends… J’en viens de toute façon à me dire qu’il vaut mieux arrêter de se préoccuper de tout ça. Je rêverais presque d’une bonne lobotomie, à la Jack Nicholson dans « Vol au-dessus d’un nid de coucou ».

De toute façon, le mal est fait. Je sonne, je monte, je m’installe dans la salle d’attente.

 

Docteur Delaunay

Il a des yeux flippants. Ce Philippe est manifestement en très grosse surtension, le genre de cocotte-minute prête à exploser et tout dévaster. Il va falloir prendre des pincettes XXL, le détendre pour le mettre en confiance et lui permettre d’accepter l’hypnose. Sinon, ça va être un désastre.

Je l’accueille tout sourire, et lui demande d’exprimer la raison de sa présence. J’avais été prévenu par mon confrère psychiatre mais je ne suis pas déçu : schizophrénie aggravée, tendances paranoïaques aigues, déficit d’attention… Le type est gravement atteint. Je sais à peine pour où commencer. Dans ce cas, on se focalise sur ce qu’on sait faire, on oublie l’enjeu et on enchaîne sur les phrases magiques : « Je vous propose de vous concentrer sur ma voix, rien que ma voix… vous éteignez la radio mentale qui diffuse ses programmes dans votre tête… vous vous concentrez exclusivement sur mes mots…

Philippe

Je joue le jeu. Rien à perdre. Le doc’ me sert ses salamalecs d’artiste de music-hall, prenant une sorte de voix grave qui est à deux doigts de me faire pouffer de rire. Ça sent le charlatan à plein nez… Je vérifie bien que mes manches de chemise ne sont pas retroussées, des fois qu’il aurait l’idée de me planter une aiguille de je-ne-sais-quelle-saloperie dans les veines . Mais non. Il me demande de l’écouter, de me détendre. Et bizarrement, je me sens… pas mal ! Je pars un peu, je me trouve étrangement apaisé… d’ailleurs ça fait un bout de temps que je ne m’étais pas senti aussi bien… je suis détendu, les muscles de mon visage se décontractent et j’ai la sensation d’un bien-être un peu cotonneux, comme si j’étais dans un rêve très réaliste… le type me parle, doucement, me demande de me représenter des images agréables, et je vois tout de suite le jardin de ma grand-mère, quand j’avais 6 ans… j’y passais mon temps, dans ce jardin, un havre de paix de toutes les couleurs, qui sentait bon… et je la vois, mamie Marguerite, qui s’occupait de ses fleurs et de ses légumes, qui tirait sur les feuilles des carottes qui dépassaient de la terre, tout doucement, et c’était à chaque fois la magie de découvrir ce que pouvait faire naître le sol de son jardin… et les radis, et les patates, et les fleurs aussi… et le chant des oiseaux, le bourdonnement des abeilles et le son de cette guitare bondissante qu’accompagne cette belle voix grave, fascinante, qui colle parfaitement aux gestes de mamie Marguerite…

Docteur Delaunay

Putain de putain de merde !! Mon téléphone qui sonne alors que je suis en pleine séance d’hypnose ! C’est la sonnerie « Man in Black » de Johnny Cash, celle que j’ai associée à mon banquier ! Merde et merde et merde ! Faut que je le coupe… Mais dans quelle poche je l’ai mis, ce téléphone ? On est déjà au deuxième couplet… Quel con ! Quel con je suis ! Et mon patient qui est en train de me raconter sa mémé qui bine dans le jardin… J’espère que ça ne va pas avoir de conséquences et qu’il ne va pas se désorienter alors qu’il semble enfin tranquille… Trop tard. Je n’ai pas trouvé ce maudit téléphone… Connard de banquier ! J’imagine qu’il veut encore me parler de mon découvert…

Philippe

Mais il est où le troubadour, là ? Je ne l’entends plus depuis quelques secondes mais je suis sûr que mamie Marguerite s’occupait de son jardin avec… cette musique, cette voix d’homme qui chante en anglais, magnétique et envoutante… ce n’était pas mon grand-père car il était déjà mort, mais qui était-ce ? Je ne me souviens plus mais mes souvenirs sont tellement plus nets, à présent ! Je n’ai jamais été aussi bien, aussi heureux, que dans ce jardin, avec mamie face à moi, l’échine courbée, et cette ritournelle qui envahissait tout l’espace sonore. Je suis bien… Je veux mamie, je veux la chanson, je veux être heureux comme avant.

Docteur Delaunay

Ça fait 20 minutes qu’il est en état d’hypnose, il est temps de le ramener… Moi qui pensais avoir perdu la main, j’ai l’impression que, contre toute attente, ce patient est hyper réactif. Depuis 10 minutes, il pleurniche en parlant de sa grand-mère, un modèle bien rustique, qui le gardait gamin pendant qu’elle plantait des choux et des patates. Le pauvre type a perdu son jardin d’Eden en même temps que mamie a raccroché le tablier, et c’est comme si toute son existence était devenue un enfer d’insécurité depuis qu’il a levé ses fesses du gazon de sa grand-mère. Elle a dû beaucoup l’aimer, ce gosse… Brave femme… En revanche, ce qui me préoccupe, c’est qu’il chantonne la chanson de Johnny Cash depuis quelques minutes, entre deux sanglots. J’espère que je n’ai pas merdé gravement avec mon téléphone. Mais ça pue un peu…

Philippe

Je me réveille. Je suis épuisé. Mes yeux me piquent, on dirait que j’ai pleuré… Oui, j’ai pleuré. Le toubib me tend un paquet de mouchoirs en papier, ça veut tout dire. Mais je me sens étrangement apaisé, et j’ai cette chanson dans la tête. Je ne sais pas d’où elle sort, mais en la chantonnant, je pense à mamie Marguerite. J’ai l’impression que j’hallucine ! Comment est-ce possible ? Mamie avait bien un poste de radio qu’elle trimballait toujours avec elle mais c’était pas le genre à écouter de la musique anglais ou américaine ! Chez Marguerite, c’était plutôt accordéon, Aznavour ou Trénet. Jamais des rockers ou des yéyés. Mais pourtant, j’en suis sûr : cette chanson, c’est la bande-son de mes meilleures années, celles où le monde était simple, sans soucis, sans personne qui veuille me faire du tort. C’est incompréhensible mais il faut que je me rende à l’évidence : j’avais oublié le pouvoir magique de ce chanteur, et de cette chanson en particulier, sur mon humeur et mon bien-être. Maintenant que je suis sorti de l’état dans lequel m’a plongé le toubib, il faut que je lui demande…

Docteur Delaunay

Il est désorienté mais il a l’air serein… Mais il fait une fixation sur la chanson, celle qu’il fredonne depuis quelques minutes. Putain ! Johnny Cash ! Il veut savoir si je connais cet air car il est incapable de se souvenir qui en est l’auteur alors qu’il a l’impression de la connaître depuis la nuit des temps… Faut que je fasse l’idiot, là, ça craint un peu… Je lui réponds que ça me dit quelque chose, je fais semblant de chercher, genre je l’ai sur le bout de la langue, puis je lui sors que ça me fait penser à Johnny Cash… « Man in black », l’une de ses plus connues… une chanson du début des années 70… mais je m’arrête là, je ne veux pas me trahir. Il le remercie, me dit que ça colle au niveau des dates, qu’il est très content d’avoir remis la main sur, je le cite, « ce trésor perdu de son enfance ». Je m’en veux un peu mais en même temps, le pouvoir d’immersion et de suggestion de mon hypnose a fonctionné parfaitement. A défaut d’avoir été irréprochable, j’ai l’impression que ce type va mieux qu’au moment où il est rentré dans mon cabinet. Au moins, si j’avais des doutes sur moi-même, je pourrais au moins porter à mon crédit cette séance finalement positive. Il me paye, il sourit, je souris. Tout va bien, finalement.

Philippe

Je ne rentre pas tout de suite. J’appelle Sylvie pour lui dire que tout s’est bien passé… Je me sens bien, c’est dingue ! Tellement content d’avoir vécu à nouveau ce moment avec mamie… Tellement content d’avoir retrouvé cette chanson enfouie dans mon inconscient. Je l’adore ! Elle me galvanise, dès que je la chante dans ma tête, elle me donne une pêche d’enfer… Je ne veux pas la perdre, qu’elle s’enfuie de mon esprit… Je fonce chez un disquaire pour acheter tout ce que je trouverais de Johnny Cash, et retrouver ces joies d’enfance. Je n’oublierais pas qui je suis, l’enfant insouciant qui s’est laissé emmerder toute sa vie d’adulte par des pensées lugubres, des idées noires et paranoïaques… Oh, je ne suis pas guéri pour autant, je suis lucide ! Je retournerai voir ce docteur, qu’il m’emmène de nouveau dans ces bons moments oubliés. Mais pour l’instant, reviens dans ma vie, Johnny…

Sylvie

J’ai tout essayé. Mais rien n’y fait. Il ne se calme pas. Depuis trois semaines, Philippe est complètement obnubilé par ce chanteur américain… Jamais entendu parler de ce Cash ! Un type assez sordide avec une assez belle voix, il faut dire, mais qui chante des chansons de bouseux. De la country. Je déteste. Depuis ses visites chez l’hypnotiseur, il me certifie que ce chanteur était le chanteur préféré de sa grand-mère… Tu parles ! La vieille écoutait de la musette et au mieux, « Stop ou encore » sur RTL ! Pas le genre à apprécier des types avec des voix de cendrier ambulant, la mémé… Mais Philippe est sûr de lui, et passe ses journées à me dire qu’il ne se sent bien que s’il a mis en boucle sa nouvelle idole au moins 2 heures par jour. Ça lui rappelle le bon vieux temps, l’odeur des fleurs, des carottes et des choux-fleurs… Ça sent le crottin, oui ! Je me demande presque si c’était pas mieux avant… Euh, non, en fait… mais ça commence sérieusement à me crisper. D’autant que Philippe s’habille désormais comme le vieux Cash : tout de noir vêtu, une coiffure avec une sorte de banane qui lui donne une tronche de Dick Rivers, des santiags… Il est passé en quelques jours du look Armand Thierry à la dégaine Chaussettes noires ! Quand je lui dis que je sature un peu de l’ambiance OK Corral à la maison, il me regarde avec cet air dur qu’il avait avant, et me dit les yeux dans les yeux que je ne peux pas comprendre et que je ne devrais pas me moquer des conditions de son bien-être… Ça va être compliqué.

Quand il est parti chez son médecin, il était persuadé qu’on était entourés de Men in Black malfaisants… Maintenant, j’ai un Man In Black à la maison.

La Réalité ?

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