Un prêtre brise une statue du Christ : “Une de moins !”

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Le père Simonin était attablé, comme tous les matins, pour prendre son petit déjeuner. Devant lui, un bol de café, deux tartines beurrées avec un peu de confiture de fraise et un carré de chocolat aux amandes. Depuis trente-sept ans que le père Simonin œuvrait à Plestin, il avait toujours pris le même petit déjeuner et ne voyait aucune raison d’en changer. D’une manière générale, le père Simonin ne voyait aucune raison de changer quoi que ce soit. Il prit la tartine qui était à la gauche du bol et la trempa dans le café. Le beurre se dilua en petites taches de gras à la surface du café. Satisfait, il regarda les petites taches. Ces taches dégoûtaient sa mère, il s’en souvenait très bien. Comment aurait-il pu l’oublier, lui qui trempait ses tartines beurrées dans son bol de café sous le nez de sa mère. Jusqu’à sa mort, il lui avait collé ses tartines beurrées sous les yeux. Il repensait régulièrement, tous les jours pour ainsi dire, aux derniers instants de sa mère. Lorsqu’il s’était rendu à l’hôpital avec son bol de café et ses tartines beurrées. L’infirmière lui avait demandé ce qu’il faisait et lui, ajoutant le péché du mensonge à celui de la méchanceté répondit, avec le sourire le plus faux qu’il put arborer :

– Ça soulage maman. Je voudrais qu’elle parte en se souvenant de belles choses et de ceux qui l’ont aimée.

L’infirmière, touchée par ce témoignage d’amour, un peu surprenant, mais d’autant plus émouvant, le poussa à continuer :

– Vous revenez quand vous voulez alors. On vous préparera un bol de café chaud si vous voulez.

Il voulait bien sûr. Le beurre se répandait beaucoup plus vite dans le café chaud. Les taches de gras du café froid étaient décevantes. Trois jours plus tard, il trempait la tartine la plus beurrée qui soit dans un bol de café bouillant. La surface se couvrit instantanément de grosses bulles de gras. La mère du père Simonin rendit l’âme devant son fils souriant.

Quinze plus tard, le père Simonin n’avait qu’un regret : être venu avec un bol trop petit.

Ce matin-là, il prit la tartine à sa gauche, la trempa dans le café et, satisfait, croqua dedans d’un air réjouit.

Enfin, après avoir fini son café, il prit le carré de chocolat aux amandes à sa droite, l’observa avec satisfaction et repensa à son père. Son père était allergique aux amandes. Pas de ces allergies bénignes qui vous piquent les yeux, vous donnent quelques boutons, ou font gonfler vos paupières. Non, le père du père Simonin était allergique au dernier degré aux amandes. La moindre trace d’amande le faisait suffoquer, sa gorge gonflait tant qu’il risquait l’étouffement. L’ingestion de la moindre amande, c’était la mort assurée.

Vers douze ans, le père Simonin, qui n’était alors que le petit Gilles, se découvrit une passion pour les amandes. Qu’il voulait absolument manger partout, tout le temps. Son père avait interdit la présence d’amande dans la maison, mais à force de négociation, le chocolat aux amandes avait été autorisé. La tablette était dans une boite en fer, bien hermétique, bien fermée, et il était interdit de la laisser ouverte après s’être servi.

Le père Simonin souriait en repensant à cette époque. Les tablettes n’étaient qu’un prétexte, un moyen de détourner l’attention. Cela permettait au petit Gilles d’aller acheter régulièrement des amandes au village voisin. Il pilait les amandes pendant des heures jusqu’à obtenir une poudre très fine. De la poussière d’amande pour tout dire. Et il en jetait, au gré de son humeur, dans la maison. Jamais plus d’une poignée au même endroit.

Il suffisait de verser quelques grammes dans sa main, de souffler dessus et personne n’aurait pu deviner quoi que ce soit. De ses douze ans jusqu’à ses dix-huit ans, lorsqu’il décida de devenir prêtre, il ne se passa pas une semaine sans qu’il répandît un peu de cette poudre qu’il appelait la poudre divine.

Son père survécut à toutes les tentatives de meurtres de son fils, car c’est de cela dont il s’agissait. Lorsque Gilles eut trente ans, son père s’éteignit lentement d’une maladie que les médecins peinaient à qualifier. « On dirait qu’il a développé une allergie permanente depuis des années. Ça a fini par le tuer ». Sur son lit de mort, le père Simonin vint trouver son père avec un petit sac de poussière d’amande. Il lui montra, arborant ce grand sourire qu’il avait dans ces circonstances. Son père, à l’article de la mort, comprit et s’en étouffa de colère et de chagrin.

Orphelin, le père Simonin se consacra entièrement à ses ouailles. Il avait une conception particulière de son ministère. Pour tout dire, il avait une compréhension totalement erronée du bien et du mal. Il avait lu la Bible de manière un peu trop littérale. Tout petit, il n’aimait rien tant que rester enfermé dans sa chambre à lire une version non expurgée de la Bible et de l’Ancien Testament. Il n’avait pas de camarades et n’échangeait pas ou peu avec ses parents. De pages en pages, il en avait déduit que le bien consistait, peu ou prou, à imposer sa volonté aux autres, et autant que possible à se faire plaisir. L’Ancien Testament est un livre d’une violence inouïe. Le père Simonin, qui ne s’appelait que Gilles, n’avait jamais trouvé l’autre partie de la Bible, celle avec le gentil Jésus. Disons qu’il l’avait trouvée trop tard, beaucoup trop tard, alors que sa notion du bien et du mal était déjà ancrée en lui. Il avait lu la partie concernant Jésus vers quinze ans, mais n’y avait vu que des contraintes. Il n’était pas un fan de Jésus, c’était le moins que l’on pouvait dire : ce type qui passait ses journées à faire la morale, à pardonner et à se sacrifier pour les autres n’aurait pas tenu une semaine dans le monde de l’Ancien Testament pensait-il souvent. Ce Jésus lui apparaissait plus comme un débile léger que comme un messie. De fait, Gilles se serait naturellement tourné vers des religions ignorant ce personnage, mais enfin, il habitait un petit village normand, cela paraissait compliqué. Et il ne mit pas longtemps à comprendre que, du point de vue de la violence, toutes les religions se valaient.

Gilles, ayant remplacé toute forme d’empathie par un don de la dissimulation quasi mystique, parvint à se faire ordonner prêtre tout en détestant ce petit Jésus, ce médiocre fils de charpentier pouilleux.

Vingt ans durant, il prêcha pourtant la parole de Dieu dans son église, mais, et cela avait surpris les paroissiens lorsqu’il avait remplacé le vieux père Buisson, il parlait assez peu de Jésus et toujours pour citer des passages violents. Depuis vingt ans, Jésus avait plus souvent que dans n’importe quelle paroisse foutu une dérouillée aux marchands du temple, ou frappé tel autre. Le Jésus du père Simonin ressemblait plus à l’inspecteur Harry qu’à un bisounours. Les années passant, les paroissiens s’étaient habitués à ce Jésus Bronson à qui personne n’aurait mis une claque sur la joue droite de peur de récolter un coup de poing sur la joue gauche.

Le père Simonin, pendant ces années, avait continué à répandre le bien, son bien : toute confession était suivie de conséquences particulièrement agréables, pour le confesseur. Monsieur Baucher lui murmurait son priapisme ? Le père Simonin notait le fait dans son carnet. Une semaine, un mois ou un an plus tard, car il n’était pas pressé, lors d’une visite chez le père Baucher, il glissait discrètement, deux pilules de viagra dans son thé. Après une bénédiction d’usage, il partait, radieux. Il ne pourrait pas forcément jouir du bien de ses actes, mais savoir lui suffisait. Et généralement, il apprenait directement ou pas ce qu’il en était. Comme la fois où la coiffeuse, madame Julie, était venue lui apprendre qu’elle avait couché avec le boucher et ne savait plus qui était le père de son fils, le boucher ou son mari. Elle en était bouleversée. Le curé l’avait absoute et dix-huit mois plus tard, le mari de madame Julie trouvait, dans sa boite aux lettres, une publicité pour les tests de paternité par ADN. Qu’il retrouva ainsi tous les mois, jusqu’à ce qu’il craque et constate l’affreuse vérité. Le père Simonin avait attendu dix-huit mois pour être sûr que le père s’était attaché à l’enfant. Pourquoi se priver de répandre deux fois plus le bien ? L’attente était le prix à payer, mais il savait bien que le sacrifice faisait partie de la foi chrétienne : attendre neuf mois de plus pour un plaisir démultiplié faisait partie de ces choses que le père Simonin pouvait endurer.

Il avait fait de ce village son terrain de jeu. Bien sûr, de nos jours, même au fin fond de la Normandie, les gens vont de moins en moins à la messe, ne se confessent presque plus. Aussi le père Simonin avait-il vu les opportunités de faire le bien s’amenuiser, jusqu’à presque disparaitre, le poussant à la faute. Jusqu’à présent, il avait toujours laissé passer tellement de temps entre une révélation et le châtiment divin que personne n’avait fait le lien. Mais d’année en année, sa patience s’était émoussée. Elle n’existait plus quand les jumelles Maisonneau étaient apparues.

Les jumelles Maisonneau étaient les deux beautés du village. Elles étaient aussi sophistiquées que leurs parents étaient crottés, elles auraient fait croire aux extraterrestres tant elles semblaient avoir été déposées ici. Pourtant le village les avait vues pousser, grandir, embellir, s’éloigner rapidement de l’archétype de la villageoise. À dix-huit ans, les jumelles Maisonneau étaient les plus belles femmes que le village eut jamais hébergées. Elles se ressemblaient totalement et ni leur parent, ni personne ne pouvait distinguer l’une de l’autre. Elles en jouaient un peu, un peu trop. Elles avaient rendu le village fou à force d’échanger les rôles. Leur dernier tour les avait poussées un peu loin : Mélanie sortait avec le fils du maire, un notable comme il en existe tant dans ces régions. Le fils du maire était le meilleur parti du village, mais pour les sœurs Maisonneau, il ne représentait qu’une cible un peu plus excitante. Une occasion de s’amuser un peu plus.

Tout le village savait que le fils du maire, Nathan, et Mélanie sortaient, et couchaient, ensemble. Marine, la sœur de Mélanie, prit sa place. Nathan n’y vit que du feu et pendant qu’ils faisaient l’amour, Marine se mit à hurler « Au viol, au viol ». Les voisins accoururent, firent venir le maire, le docteur, le curé, enfin tout ce que le village comptait de gens importants. Pour eux, Mélanie et Nathan venaient de coucher ensemble et ils ne comprenaient pas le problème. L’idée que l’on puisse se violer au sein d’un même couple n’ayant pas encore atteinte le village, on n’y trouva rien à redire.

Alors Marine déclina son identité et précisa que Nathan l’avait bel et bien violée, puisqu’elle n’était pas Mélanie.

L’affaire prenait une mauvaise tournure pour Nathan qui ne pipait mot, reclus dans un coin de la chambre. Personne n’ayant voulu ajouter le scandale à l’horreur, tout se solda par une transaction financière, d’un montant à peine inférieur à celui attendu par les deux sœurs. Les deux sœurs qui comptaient bien continuer à faire payer à ces bouseux ces vingt années de médiocrité qu’elles avaient vécues dans ce petit village insignifiant.

Mais les sœurs Maisonneau se trouvèrent confrontées au dilemme de tout farceur : lorsque l’on fait une bonne blague, elle n’est pas complète tant que l’on ne peut pas la raconter. Alors elles allèrent, à tour de rôle, se confesser.

Elles y voyaient un moyen amusant de se vanter de leur mystification et ne pensaient pas à l’aspect religieux de la confession.

Le père Simonin ne pensait pas non plus à l’aspect religieux, mais à ce qu’il pourrait tirer de cette confession. Cet aveu tombait à pic pour lui. Il échafauda des dizaines de scénarios tous plus alambiqués les uns que les autres pour tirer le meilleur parti de cette confidence.

La joie fit place à l’effervescence puis à l’impatience. Il n’aurait jamais la patience d’attendre douze ou dix-huit mois, les sœurs Maisonneau ou Nathan pourraient avoir quitté la ville. Il devait en profiter dès maintenant. Cela faisait presque un an qu’il n’avait rien eu à se mettre sous la dent. Il y avait bien cette dame bizarre récemment arrivée de Paris qui avait avoué se faire « crapoter la mignardette par son chien », mais elle faisait tellement de bruit lors des séances avec son animal que tout le village était au courant.

Non, le scandale avec trois des habitants les plus en vue du village assouvirait son besoin de faire le bien.

La semaine suivante, en chaire, il reprit une histoire totalement absurde de jumeaux qu’il avait trouvée dans la bible. Elle ne collait pas vraiment avec ce qu’il avait en tête alors il força le trait, et conclut, abruptement : « À jumeaux, jumelles et demi ». Ce qui ne voulait rien dire dans le contexte de son prêche, mais fut néanmoins repris dans le village. Le dimanche d’après, il continua avec une autre allégorie sur le mensonge. La troisième semaine, qui selon son plan devait lui permettre de dévoiler le stratagème des sœurs sans se démasquer, il utilisa une parabole de ce Jésus qu’il aimait si peu sur le mensonge. Un gloubi boulga de niaiseries qu’il déroula sans y croire.

Arrivée au moment crucial « Et l’on peut se demander si des jumelles parmi nous n’auraient pas utilisé le mensonge », une voix résonna dans l’église « Et comment le savez-vous » ? Il chercha d’où venait la voix et découvrit Nathan, le fils du maire, qui le fusillait du regard. Le père Simonin ignorait un pan de l’histoire des jumelles. Une partie que les sœurs Maisonneau ne lui avaient pas dévoilée en confession : Nathan était de mèche avec elles. Ayant découvert la nature des sœurs, il leur avait proposé ce stratagème pour extorquer de l’argent à ce père qu’il détestait. Nathan continua :

­– D’où tiendriez-vous ces informations, mon père ?

– Mais, mais je ne tiens rien, je, j’écoute Dieu.

Nathan ne s’en laissa pas compter :

– Vous écoutez vos ouailles plutôt. Vous violez le secret de la confession mon père, voilà ce que vous faites !

À cet instant, l’audience semblait plus choquée par l’outrecuidance de Nathan que par la possible indélicatesse du Père Simonin. Jusqu’à ce que Nathan ajoute :

– Et si vous l’avez fait aujourd’hui, pourquoi ne l’auriez-vous pas fait avant ?

Les paroles résonnaient dans l’église. À ce moment, la situation pouvait encore être rattrapée, il suffisait de mettre l’accent sur la conduite honteuse des sœurs Maisonneau et du fils du Maire, et le Père Simonin retrouverait sa stature d’homme de Dieu, inattaquable.

Il entama, assez bizarrement pour lui, un prêche de Jésus qu’il prononça en s’approchant d’une statue du Christ et prenant appui dessus, pour renforcer son propos :

– Jésus a dit tu ne…

Mais le bras du Christ sur lequel il s’appuyait rompit, faisant trébucher le père Simonin et donnant ainsi l’opportunité à Nathan de conclure :

– … Trahiras pas le secret de la confession ! Comme vous le faites depuis toutes ces années !

Tentant de reprendre une position plus noble, il pensa que cette sortie était ridicule. La confession n’existait pas du temps de Jésus. Jésus n’avait aucun avis sur la confession. Mais le mal était fait. Toute l’église bruissait, les gens parlaient, se remémoraient toutes les anecdotes étranges qui avaient émaillé le magistère du Père Simonin. La colère monta rapidement, dirigée contre le prêtre exclusivement, à tel point qu’il dut sortir de l’église par la petite porte à l’arrière et, de fil en aiguille, fuir le village.

Son cas se régla dans les jours qui suivirent : n’aimait pas intervenir précipitamment mais dut faire une exception. Le curé avait trahi tout le village, à plusieurs reprises, et le scandale menaçait de s’étendre.

Sa suspension fut décidée en quatre jours et confirmée le mois suivant : il n’était plus curé du village et peut-être ne serait-il jamais réaffecté, sauf à quelques tâches administratives aussi inutiles que pénibles.

Dans sa logique particulière, le responsable était ce Jésus qu’il détestait tant. Le père Simonin réfléchissait à un moyen de se venger. Il allait bien trouver, il trouvait toujours.

La Réalité ?

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