Un prêtre brise une statue du Christ : “Une de moins !”

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C’est maintenant que ça me tombe sur le nez. L’évêque nous l’avait bien dit lors de notre formation au séminaire, avec ce jeu de mot éculé mais insurpassable : « Un jour, vous ferez une crise de foi ».

J’ai été comme frappé en plein milieu de la messe. Une sorte de burnout spirituel, qui m’a plongé soudainement dans l’incapacité de poursuivre mon sermon, mes chants sacrés, tout le cérémonial que je servais en roue libre à mes ouailles depuis plus de 15 ans. Figé. Transformé en statue de marbre.

Je n’ai pu que regarder mes fidèles, seuls rescapés d’une pratique religieuse en chute libre dans le village : la famille Blanchard au grand complet, assise autour de Roselyne, leur matriarche. La mère, le fils, la belle-fille, la nièce, les trois petits-enfants… J’ai senti ces paires d’yeux fixées sur moi, attendant un geste, une parole, une reprise du show du curé qui jusqu’alors n’avait jamais failli.

Mais rien.

Le blocage.

Et j’ai compris, comme une révélation, ce qu’était la cause de mon tourment : l’humanité de ces êtres, dans sa plus sinistre expression. Les Blanchard, et tout particulièrement leur mégère en chef, représentaient finalement ce que j’abhorrais : vils, petits, médiocres, radins, manipulateurs, intolérants, égoïstes, incultes, vicieux… Un véritable dictionnaire ambulant de la bassesse, une compilation de péchés capitaux, l’antithèse vivante du message d’amour délivré par le Christ dont la représentation souffrante orne magnifiquement les murs de cette église. Jésus, celui qui mourut sur la croix pour pardonner aux hommes leurs mauvaises tentations, celui qui demanda au Seigneur de ne pas leur tenir rigueur de leur ignorance et de leur vilenie. Depuis 2000 ans, des émissaires comme moi diffusent le message de Dieu à des hommes qui, manifestement, n’apprennent rien de leur passé. Des hommes qui ne comprennent pas le sens de l’humanité. Des bêtes, dans tous les sens du terme.

Ils venaient chercher dans mon église une bénédiction, un pardon pour tous leurs actes méprisables. Et j’avais collaboré, fermant les yeux sur leurs petits arrangements avec la morale, excusant leurs actes lors des confessions qu’ils ne manquaient jamais de me faire, ne les punissant que de quelques mots de contrition adressés à Marie, le Saint Père et son Fils… Je ne leur avais jamais fait craindre le courroux divin, le chemin du Purgatoire ou la marmite de l’Enfer. Mes fidèles trouvaient chez moi une oreille attentive et un pardon facile.

Je n’étais plus un guide, j’étais devenu un paillasson.

Ils continuaient de me regarder avec une curiosité qui se teintait d’inquiétude, attendant une réaction de ma part et la reprise du cours normal de la messe. De tous, c’est sans surprise Roselyne Blanchard qui me fixait avec le plus d’intensité, exprimant dans ses yeux une étrange combinaison de trouble et de moquerie. Elle m’avait à l’évidence considéré comme un minable depuis de nombreuses années, dénigrant mon ministère à tous les coins de rue que comptait le village mais, en bonne grenouille de bénitier, elle ne pouvait pas se résoudre à suspendre sa venue et celle de ses descendants sous mon toit. Peut-être sentait-elle dans mon interruption le signe avant-coureur d’un bouleversement imminent.

Roselyne… Roselyne Blanchard… On dit parfois que les femmes portent en elle plus d’humanité que les hommes. Dans ce cas, il est évident que Roselyne Blanchard n’est pas une femme. Pas un homme non plus, ce serait leur faire insulte… Non, cette femme est une plaie, un crime contre l’humanité à elle seule. Elle justifierait l’existence de l’Enfer rien qu’à la lecture de l’ensemble de son œuvre malveillante à l’encontre de notre communauté. Et malheureusement, Roselyne Blanchard est le seul docteur du village depuis près de 35 ans.

Elle est comme moi dépositaire d’un secret aussi sacré que celui de la confession : le secret médical. Mais là où je respecte scrupuleusement mon serment fait à Dieu, Roselyne Blanchard brise tous les jours celui qu’elle a prêté à Hippocrate. Je le sais de source sûre, puisqu’elle occupe tout son temps de confession auprès de moi à s’épancher sur les misères médicales des patients dont elle est censée assurer les soins mais dont elle se moque avec une vigueur et un enthousiasme vicieux. Elle me révèle également  tous les travers de sa famille, qu’elle méprise avec une violence rare et qui pourtant ne manque jamais de l’accompagner dans mon église.

Elle sait que mes vœux m’interdisent de révéler quoi que ce soit. Comme tout pervers narcissique, elle est douée d’une compréhension des autres qui lui permet instinctivement de jouer avec leurs sentiments et de les manipuler en les faisant souffrir. Elle y prend un plaisir évident et elle cherche, en me dévoilant tous ces secrets soigneusement choisis, à me rendre complice de son avis définitif sur ses congénères dépravés : elle juge du Bien et du Mal, appliquant une grille d’appréciation qu’elle juge chrétienne, et ceux qu’elle maudit en paient le prix.

Le vieux Bernard Pauvert n’aurait pas dû lui confier que la chaude-pisse qui lui rongeait les parties génitales avait été contractée à l’issue d’un rapport tarifé. Le pauvre homme, en pénitence, s’est vu prescrire par Roselyne un médicament inadéquat, prolongeant sa douleur pendant une bonne semaine avant qu’elle ne se décide à le soigner correctement. Non sans lui infliger un toucher rectal humiliant et douloureux en guise de cerise sur le gâteau.

Justine Bonneval, fille de paysan, aurait mieux fait de ne pas tomber enceinte du fils du notaire après une fête du village trop arrosée. Prétextant une fragilité utérine familiale et probablement génétique, Roselyne parvint à effrayer suffisamment à la jeune fille, lui faisant craindre un risque de stérilité en cas d’avortement, pour que celle-ci se décide à garder l’enfant. Le notaire, ennemi juré de la praticienne, faillit avoir une attaque lorsqu’il apprit la nouvelle au 7ème mois de grossesse.

Le propre mari de Roselyne, François Blanchard, ancien pharmacien du village décédé d’un arrêt cardiaque il y a 5 ans, n’aurait pas dû tenter de la quitter après 10 ans de mariage. Le pauvre homme, ne supportant plus la harpie qu’il avait épousée, voulut retrouver sa liberté et se donner une chance de refaire sa vie. Elle parvint à le convaincre de réfléchir quelques semaines, à l’issue desquelles le mari déçu se retrouva étonnamment dans un état de semi-démence qui conduisit Roselyne à le placer dans un établissement psychiatrique pendant de longs mois. Lorsqu’il fut autorisé à retrouver le domicile conjugal, placé alors sous la tutelle de sa femme, sa pharmacie avait été vendue et il devint homme au foyer, ne vivant que des subsides de sa mégère et rongeant sa dépression dans le jardin d’hiver de leur propriété… J’ai aujourd’hui la conviction qu’elle a mélangé des médicaments pour le cœur avec des psychotropes qui ont provoqué la déchéance de son époux.

Toutes ces histoires ne constituent qu’un échantillon des manigances de cette femme diabolique. A chaque fois qu’elle les a portées à ma connaissance, elle me disait avoir commis une erreur de diagnostic, préféré être prudente, ou encore s’étonner de la dégradation soudaine de la santé de son mari ou d’un autre de ses patients… Mais elle me laissait entendre avec une ambiguïté glaçante qu’elle n’était pas étrangère au dénouement de chacun de ces drames. Elle enrobait ses récits d’une dimension morale, évoquant le prix à payer des égarements des hommes et des femmes de petite vertu, une sorte de fatalité funeste qui conduit celles et ceux qui vivent sans droiture à subir les foudres du destin. Cette femme se considère détentrice d’un pouvoir de justice humaine sur ses congénères, véritable procureur de la vie de ceux qui passent devant son jugement. Un tyran en jupe droite et serre-tête.

Roselyne Blanchard se croit assurément autorisée à prendre ma place sur le terrain spirituel et moral. Elle me livre une concurrence directe et la revendique sans détour dans mon confessionnal.

Elle me défie ? Je ne dois plus me défiler et agir pour que tout ça cesse, quel que soit le prix qu’il m’en coûtera…

J’ai alors lentement balayé la salle du regard, plantant mes yeux dans ceux de Roselyne. Entamant un duel oculaire avec ma rivale, je suis parvenu à lui faire froncer les sourcils avant qu’enfin, elle ne tourne la tête vers son fils aîné. Michel. Un fourbe peureux et veule, placé sous le joug d’une mère écrasante et humiliante… Un cocktail explosif qui mène aux pires dépravations, à défaut d’un matricide qui aurait eu l’avantage de rendre cette Terre un peu moins mauvaise. Michel présentait un profil larvé de psychopathe à peine dévoilé par les quelques atteintes aux mœurs dont il s’était rendu coupable, et qui furent rapidement étouffées grâce à l’entregent de sa mère auprès des autorités. Ce dont elle s’était vantée  auprès de moi, invoquant la faiblesse d’esprit de son fils à résister aux tentations de la chair… J’ai entrevu alors le point faible, l’angle d’attaque pour la faire – enfin – souffrir… Frappé alors d’une soudaine acuité, je me suis repris.

« Je vous prie de m’excuser… J’ai eu comme une… révélation… Nous nous connaissons depuis longtemps et je sais que ces moments passés à l’église, à mes côtés, comptent pour vous. Mais aujourd’hui, plus que des mots de sagesse tirés de la Bible, je me sens tributaire d’un devoir de vérité. M’adresser avec vous avec mon cœur, à hauteur d’homme, pour qu’ensemble, nous fassions acte de contrition pour tous les péchés qui assombrissent notre âme. Nous nous plaçons sous le regard de Dieu et de Jésus son fils, les seuls juges à même de pardonner nos actes et nous accorder leur miséricorde. Il nous faut libérer nos consciences et nous mettre à nu devant Dieu, dont la justice passera après celle des hommes…

Roselyne, d’habitude stoïque et arrogante, montrait quelques signes de nervosité et d’incompréhension.

– J’ai accompagné Roselyne, votre mère, belle-mère, tante, grand-mère à tous, qui m’a accordé sa confiance lors de nos nombreuses rencontres en confession. En cela, Dieu lui est déjà reconnaissant. Mais je prends conscience aujourd’hui de la nécessité de l’aider… L’aider à se soulager du poids des responsabilités écrasantes qui parfois l’étouffent, la rendent triste et grave. Vous devez savoir, vous, les membres de sa famille, quelle charge pèse sur ses épaules…

La matriarche commençait sérieusement à s’inquiéter. Cramponnée à son sac, elle se redressa sur sa chaise, sur le qui-vive, tous les sens en alerte. Je la sentais prête à bondir.

– Elle soigne notre communauté, elle panse nos petites et grosses blessures sans compter son temps… Elle a dû poursuivre sa mission sans l’interrompre, même lors des blessures personnelles qui l’ont plus touché qu’elle ne veut l’avouer. A vous tous, sa famille, je veux dire combien ce pilier qu’est Roselyne pour vous, ce roc qui vous semble indestructible, peut parfois être fragile…

– MON PÈRE ! aboya Roselyne.

– Je comprends ta pudeur, Roselyne, mais laisse-moi te libérer… Tu as été touchée dans ton cœur lors de la maladie de ton mari. Aveuglée par l’amour que tu lui portais, tu n’as pas pris la juste mesure de son état et tu n’as pas réussi à l’éloigner de ses amères pensées. Il est bien normal, dans cette situation où tu étais fragilisée, que tu aies commis des erreurs de diagnostic…

– VOUS RACONTEZ N’IMPORTE QUOI ! ARRÊTEZ IMMEDIATEMENT !

– Mais je suis comme toi, Roselyne, poursuivis-je, je me trompe également sur les hommes et les femmes ! Seul Dieu sait reconnaître les siens ! Par exemple, je n’ai pas compris, lorsque tu m’en as parlé, à quel point ton fils Michel avait perdu le chemin de la parole du Christ…

Michel, à son tour, se tortilla sur sa chaise, adressant des regards inquiets et incrédules à sa mère.

– Mon père, me dit froidement Roselyne, vous êtes devenu fou… Reprenez vos esprits !

– … Ce pauvre Michel, continuai-je, livré à lui-même, sans figure paternelle pour lui montrer la voie d’une vie pieuse et guidée par des valeurs chrétiennes, n’a pas réussi à maîtriser ses plus viles tentations ! La chair est faible, et celle des autres garçons et filles du village a suscité sa convoitise. Le stupre et la luxure sont…

Roselyne bondit de sa chaise, furieuse. Elle hurla aux membres de sa famille de se lever pour quitter immédiatement l’église. Je me retournai alors vers l’autel et me saisit d’une petite statuette du Christ en fine porcelaine. Je la pris par son socle et la portai au-dessus de ma tête.

– Jésus, fils de Dieu, c’est sous ton regard et ta miséricorde que je fais appel à ta sagesse… Tes représentations sont nombreuses en cette église et je ne doute pas que Dieu, par tes yeux, en soit également témoin… Je te demande de nous pardonner, moi, Roselyne et sa famille, pour avoir failli. Nous n’avons pas trouvé la force de lutter contre nos tentations, ni le courage de surmonter nos faiblesses…

Les Blanchard au grand complet étaient maintenant près de la porte de l’église. A ce moment, Roselyne se retourna et se dirigea vers moi à pas vif. Alors que je dressais toujours la statuette du Christ au-dessus de la tête, elle se planta devant moi et me fixa avec un regard pétrifiant. Méduse, la Gorgone mortelle aux cheveux animés de serpent, n’aurait pas été plus intimidante…

– Écoute-moi, espèce de bâtard sodomite, toutes les statues du Christ qui nous regardent ici vont pleurer des larmes de sang quand je vais te crucifier ! Je vais m’occuper de ton cas, à tel point que tu vas te mettre à genoux  pour te faire muter chez les sauvages mangeurs d’homme !

– Roselyne… Ça me prendra un peu de temps, mais je ne peux plus infliger au Seigneur de voir ton visage dans cette Église. Je masquerai les yeux des 25 statues de la Vierge et du Christ ici présentes pour qu’elles n’aient pas à supporter ta présence diabolique…

Sur ces mots, Roselyne me gifla. Très fort. Sous les yeux éberlués de sa famille.

Je ne réfléchis pas : dans un réflexe de colère, je lui brisai la statuette de porcelaine sur la tête. Elle s’effondra devant l’autel, assommée.

– Plus que 24… Une de moins !

Un prêtre brise une statue du Christ : “Une de moins !”

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