Une bagarre éclate à cause d’une coupe de cheveux ratée

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GUILLAUME – SAMEDI – 14H00

« Du sommet de la montagne, vous dominez les autres. Les autres sont votre royaume. Vous êtes inattaquable. Vous êtes la montagne. Prenez 3 longues inspirations et répétez mentalement avec moi : je suis une montagne, rien ni personne ne peut me dépasser. …. puis lentement, tranquillement, soufflez. » La voix qui lui parle, celle d’un professionnel du développement personnel, à n’en pas douter, est apaisante et pleine de cette sereine énergie qui vous promet l’élan salvateur. Guillaume souffle lentement et tranquillement. Sur le quai de la station Madeleine, il a l’exacte sensation d’être au sommet d’une montagne et de dominer les autres. Les autres étant constitués en l’occurrence de grappes de touristes japonais – ou chinois, pour Guillaume c’est pareil – et de familles en excursion shopping.. « Je suis une putain de montagne comme t’as pas idée » reprend mentalement Guillaume pendant qu’une agréable mélodie feng shui à vertus relaxantes envahit le casque haut de gamme relié à son iPhone. Écrasé dans la rame 3 de la ligne 8, compressé entre le cul massif d’un quinquagénaire probablement provincial et le sac à dos Eastpack d’un adolescent probablement boutonneux, asphyxié par l’haleine douteuse d’un anonyme alcoolique, Guillaume est une montagne.

MARCO – SAMEDI – 14H00

Après une courte pause solitaire et bien arrosée, à la santé de cette traînée de Valérie, Marco retourne tranquillement au salon. Valérie l’a largué avec pertes et surtout fracas le week-end dernier, et la semaine a été un calvaire. C’est probablement un peu de la faute de Marco tout ça, mais faut pas pousser non plus : on tire pas un trait définitif sur 4 ans de vie commune et des projets plein la tête pour une bête histoire de fellation. D’autant plus que Valérie n’avait rien à voir avec la fellation en question. C’est d’ailleurs ce que lui avait opposé Marco entre deux hurlements mais ça n’avait pas trop marché puisque Valérie s’était fendue d’un judicieux « Justement, connard. », avant de le virer de leur appartement commun. Tout ça pour dire que Marco revient d’un pas plein d’une absence totale d’allant vers ce putain de salon de merde qui l’emploie en tant que garçon coiffeur. Marco est garçon coiffeur par dépit : le principal de son collège lui avait donné le choix entre CAP coiffure et CAP chaudronnerie. Comme Marco, à l’instinct, voyait plus de débouchés dans le cheveu que dans le chaudron – tout le monde a des cheveux, mais assez peu d’individus disposent d’un chaudron personnel, avait analysé avec justesse Marco – il avait pris coiffure. Marco coupe des cheveux depuis bientôt 20 ans, et il déteste ça chaque jour un peu plus. Et tout spécialement aujourd’hui, puisque aujourd’hui c’est le dernier jour d’une belle semaine pourrie qui a commencé lundi, par un déménagement aussi expéditif qu’un missile sol-air nord-coréen. Valérie a été d’une aide précieuse en balançant ses effets personnels par la fenêtre, du haut de leur 4ème sans ascenseur. Le problème des déménagements, ce n’est pas tellement d’où on part, mais où on arrive, et dans ce cas précis, Marco était arrivé dans la cuisine du studio de David, quelque part au-dessus de la Courneuve, dans un immeuble délabré qui puait le squat et qui craignait tellement que les habitants ne fermaient même plus leur porte à clés. De toute façon les verrous étaient pourris. Marco dort donc depuis une semaine sur le carrelage froid et à la propreté toute approximative de la cuisine de David, dans un sac de couchage Quechua, la tête à 40 cm de la poubelle. Autant dire qu’il ne faut pas trop le faire chier.

GUILLAUME – SAMEDI – 15H32

« La force intérieure qui émane de votre être est l’incarnation de votre volonté. Vous êtes un prédateur. Croisez les regards et observez le respect que l’on offre à votre assurance. Marchez d’un pas mesuré en constatant ce respect… Et maintenant, vous allez » Guillaume coupe la voix dans son élan en appuyant sur le bouton pause de son casque, puis retire le casque en question pour mieux entendre ce que lui dit le vendeur de cette chic boutique de confection pour hommes qui s’évertue à attirer son attention et qu’il toise depuis quelques secondes. Certainement des conneries mais bon. «  … est arrivé si vous voulez bien passer à l’essayage pour vérifier les retouches ? ». « OK » dit Guillaume en essayant d’adopter le ton d’Arnold Schwarzenegger dans Terminator I. Guillaume est venu chercher LE costume.  : il y a 3 ans, il avait levé près de 3 millions d’euros sur une idée de génie : « U.Me », pour « Unfriendzone Me », une app dispo sur Androïd et iOS d’une déconcertante simplicité d’usage et à l’utilité évidente : faire sortir l’utilisateur de la « friendzone », cette fameuse zone dans laquelle vous êtes trop amis pour coucher. Génie. La demande était énorme. Les premières itérations de U.Me, basiques, répondaient selon Guillaume aux préceptes du MVP, le Minimum Viable Product : ça marche assez pour sortir et on perfectionne de versions en versions en fonction des retours utilisateurs. Rien qu’à l’idée de penser comme ça, Guillaume était fier de lui. Unfriendzone Me n’avait pas été un fiasco, Unfriendzone Me avait été un cataclysme. La première version agrégeait tous vos contacts – Facebook, Linkedin, Twitter etc… – et leur envoyait automatiquement un message explicite : « Salut, on passe de la friendzone à la fuckzone ? ». Bon, c’était une première version, c’était du work in progress et il manquait plein de trucs. Par exemple, on ne pouvait pas exclure certains contacts de l’envoi, l’application ne se posait pas la question de savoir si vous étiez célibataire ou en couple, pas plus qu’elle ne s’interrogeait sur vos orientations sexuelles, ni sur celles des contacts qui recevaient le message. En une semaine, U.Me a ruiné la vie personnelle de la plupart de ses premiers utilsateurs.  Du mec marié grillé par sa femme via le message reçu par le témoin de leur mariage et meilleur ami du couple, à l’avocate en vue, réputation professionnelle atomisée par le consternant  DM envoyé à tous les associés de son cabinet, en passant par le blogueur influent, au business plan saboté par une simple pression sur « envoyer ». Quand l’essentiel de vos contacts pros se voient proposer d’entrer avec vous dans la fuckzone, il s’avère problématique d’entretenir des relations d’affaire crédibles et pérennes.

L’application U.Me. avait été retirée des app stores en moins d’une semaine.

La presse fut unanime : c’était de la merde.

Surtout, Guillaume et ses associés se faisaient trainer de procès en procès, qu’ils avaient tendance à perdre. Maigre consolation : l’expression « #DansLaFuckzone » fit un temps les beaux jours des réseaux sociaux.

Mais comme Guillaume était de la race de ceux qui s’accrochent et rebondissent, des Phoenix qui renaissent encore et toujours à la moindre parcelle d’espoir parce que l’espoir c’est la vie, et la vie c’est cette étincelle qui dit oui à demain, la vie c’est se battre avec les ongles avec les dents, et mettre un pied devant l’autre, pour marcher vers le destin que l’on lutte pour mériter, Guillaume avait décroché un poste d’évangéliste numérique dans une méga grosse boîte. Bon, c’était surtout parce qu’il connaissait un type aux RH, mais il avait eu le poste.  En entretien, il avait raconté n’importe quoi sur à peu près l’ensemble de son parcours – notamment sur les 3 ans de gestation de Unfriendzone Me et sur la débâcle qui en avait suivi – s’arrangeant toujours pour s’offrir le beau rôle sans trop forcer. C’était un art et c’était le sien.

Donc Guillaume a besoin d’un nouveau costume.

Quelque chose de classe, ajusté, qui mette en valeur sa silhouette impeccable. Le genre de costume casual chic qui respire la confiance. En l’essayant devant le miroir en pied de la boutique, Guillaume prend des poses de mec cool qui vient de sceller un deal à plusieurs millions d’euros, puis essaie celles du mec cool qui vient d’accepter une promotion chez Google, pour terminer par la pose du mec cool qui vient de proposer une idée révolutionnaire qui va impacter le business de la boîte sous l’approbation du board dans son entier. Le costume lui va comme un gant. Ça tombe bien, Guillaume commence lundi et tout doit être parfait.

MARCO – SAMEDI – 15H32

Quand il y réfléchit, mais c’est pas facile, Marco constate que ça fait près d’une semaine qu’il n’a pas débourré, et ce samedi après-midi de chiotte ne fait pas exception. Marco a composé le menu de son déjeuner avec soin : 5 demis au comptoir de ce rade de quartier tout pourri à quelques dizaines de mètres du salon de coiffure où il officie, plus un pétard discret sur le chemin du retour. En rotant le plus discrètement possible son houblon de mi-journée, Marco tente de se concentrer sur les péroraisons de sa cliente. Une vieille habituée qu’il surnomme « l’autruche », parce qu’elle a un certain embonpoint mal caché par un manteau de fourrure noire et surmonté par un long cou ridé, le tout couronné par une chevelure de plus en plus discrète. Le truc incoiffable quoi. Marco la déteste et résiste mal à l’envie de faire n’importe quoi avec le peu de cheveux qu’il a sous les ciseaux. L’autruche s’admire dans le miroir tandis que Marco s’affaire et tente de donner le change. Il n’a aucune idée de ce qu’il est en train de faire. Le reste de la coupe se déroule dans un vague brouillard. Avec un reste d’automatisme professionnel, Marco tend le miroir et montre la nuque de l’autruche. « C’est joli comme ça, ça vous va bien, ha ben voui. » dit Marco en pilote automatique en se demandant si elle va remarquer que rien n’a de sens dans la composition capillaire qu’il vient de commettre. Quand elle acquiesce, Marco ricane et titube. Le sèche-cheveux qu’il tient dans la main vient s’écraser sur le sol, au ralenti. Le cerveau vaporeux de Marco se demande amusé comment c’est arrivé, tandis que l’essentiel du salon sursaute et que le regard de la gérante – une brune acariâtre qui ne fout rien mais fait chier toute la journée – se pose avec noirceur sur la pathétique scène. Malaise. Marco est quand même sacrément torché, ça va finir par se voir.

GUILLAUME – SAMEDI – 16H58

« Vous êtes le dominant. Personne ne peut stopper votre course. Vous avez la maîtrise totale de votre environnement. Ressentez les émotions qui vous entourent, laissez-les vous inspirer, accédez au contrôle total de l’autre. Vous le comprenez, vous l’aimez, vous vous aimez. Vous êtes l’autre et l’autre est vous. Vous n’êtes qu’un et cet un est votre tout… » Guillaume appuie sur pause, d’abord parce qu’il n’est pas certain de tout comprendre à ce que lui dit la voix, et puis parce qu’il est arrivé et qu’une grande brune assez bonne dans le genre MILF austère lui demande s’il a rendez-vous et qu’elle n’aime pas trop répéter les questions, ça se voit. Guillaume n’aime pas ce salon de coiffure. Le truc low cost industriel, il sait trop comment ça marche : tu crées une chaîne de salons à ton nom mais rien ne garantit l’expérience client à tous les points de contacts. Faut pas prendre Guillaume pour un con. Seulement Guillaume – et ça le fait bien chier – n’a plus les moyens de se payer une coupe dans un salon hype. Ça fait trois ans qu’il rame, et il a tout claqué dans son costume de marque qui lui va si bien. « Vous avez rendez-vous avec quiiii ? » demande la MILF en pointant un crayon dubitatif sur son carnet raturé. Émilie, croit se rappeler Guillaume. Alors il dit Émilie. La réponse est évidemment décevante : Émilie est malheureusement encore en pleine couleur, ça peut prendre un peu de temps parce qu’une couleur ça peut prendre un peu de temps, mais s’il veut Guillaume peut attendre ou sinon il y a Marc, qui est très bien. La MILF désigne un type qui glande sur son iPhone dans son uniforme blanc, avachi dans un fauteuil à shampoing.  Guillaume est à la limite de l’esclandre. Tout doit se passer nickel et le Marc, il le sent pas trop. Déjà, le principe de l’imprévu, Guillaume le sent pas trop, mais l’imprévu du genre garçon de coiffeur désoeuvré en plein rush du samedi après-midi, Guillaume a comme un doute.

MARCO – SAMEDI – 16H58

Marco envoie des sms rageurs à Valérie, puis des sms désespérés à Valérie, puis des gifs animés rigolos de saint Valentin à Valérie.  Il trouve ça formidable comme idée. Le dialogue est à sens unique puisque Valérie ne lui a jamais répondu de toute la semaine, mais pour Marco, c’est déjà un succès. Et si jamais elle était émue aux larmes par ce touchant montage de Robert Downey Jr envoyant un bisou avec des coeurs rouges rigolos qui sortent de sa bouche ? Ils pourraient tout reprendre comme avant et puis avoir des enfants, ou un chien, ou un chat, enfin un truc important qui scelle leur couple. Ils feraient une belle fête avec tous leurs amis et Marco l’embrasserait avec douceur sur la joue et porterait un toast à leur nouvelle vie et Valérie retiendrait une larme de joie, ce serait très joli et c’est à ce moment-là que Marco sent une désagréable vibration dans son épaule, causée par la gérante du salon qui le secoue sous prétexte de le sortir de sa torpeur ou le contraire, en lui murmurant à l’oreille qu’il y a un client pour lui, qu’il a de la chance, qu’il pourrait se respecter, qu’elle ne sait pas ce qu’il a mais qu’elle a honte pour lui et que mon Dieu il pue l’alcool c’est pas possible. Marco croit que c’est dans cet ordre-là mais il n’est pas complètement sûr sûr.

D’emblée il hait le type qui attend à l’accueil : le genre connard arrogant pressé beau gosse. Hors de question de jouer son boulot pour ce con, Marco va lui offrir une coupe impeccable. Pour qu’il s’en aille vite.

MARCO SAMEDI – 17H02

« C’est pas trop chaud ? »

Marco sait que c’est trop chaud, parce que lui il se brûle les mains alors qu’il est encore un peu bourré quand même. Guillaume répond que si. Marco fait « Et là ? » sans changer la température. Guillaume répond que c’est mieux mais que c’est encore un peu chaud quand même. Marco baisse de quelques degrés en rigolant intérieurement parce que les clients sont quand même super cons.

Marco avise la chevelure mi longue de Guillaume. Il ânonne « On fait quoi ? » avec difficulté. Guillaume lui montre un tas d’acteurs à grande variété capillaire sur son smartphone. Le truc n’aide pas du tout Marco. De toute façon, Marco sait faire trois coupes masculines : la coupe Playmobil, la coupe on rase tout et la coupe de jeune à la con. Guillaume décrit son besoin avec une patience qui lui fait honneur : « quelque chose qui puisse être très crédible en milieu pro, je commence un nouveau job lundi, et qui puisse aussi se déstructurer assez facilement en mode cool, parce que j’ai un rencard ce soir » et il fait un clin d’oeil à Marco dans le miroir. Marco acquiesce et se décide sur le champ pour la coupe Playmobil.

Guillaume commence à se détendre. Il a eu le dessus sur le garçon coiffeur, lui a communiqué sa volonté en termes précis. L’autre imbécile a eu l’air de comprendre et s’affaire en silence. C’est rare les coiffeurs qui bossent en silence. C’est respectable. Guillaume apprécie. Du coup ça lui donne envie d’engager la conversation, d’autant qu’il a des choses positives à raconter et que ça fait longtemps que ça n’est pas arrivé. « Je commence un nouveau job… un très beau poste dans une super boîte…. » fait Guillaume. Marco grommelle un vague « mmm » en retenant un rot. « … et j’ai super bien négocié. Gros salaire, avantages en natures. Le truc inespéré quoi… ». Guillaume s’esclaffe. Marco fait n’importe quoi côté gauche depuis 6 minutes maintenant mais demande quand même à Guillaume de bien vouloir rester immobile. Guillaume reprend avec aplomb : « … Tinder c’est magique quand même. Cette fille, je lui ai parlé lundi pour la première fois… ». Marco s’attaque au côté droit en se demandant comment rattraper le carnage du côté gauche, il fait « Ha oui. » et ressent une certaine lassitude mais s’accroche. Marco sera probablement viré à la fin de la journée, mais il fera sa plus belle coupe de la saison sur ce connard. Intarissable, Guillaume enchaîne : « … elle a viré son abruti de mec le week end dernier et elle me chauffe direct pour ce soir. Elles perdent pas de temps, hein ? ». Marco a fait « Ha ben tu m’étonnes. » et plus aucun de ses synapses n’a fonctionné. Il s’est mis à tailler avec entrain dans la chevelure de Guillaume. Il attaque désormais le dessus avec ferveur, épargnant la nuque, qui donnait à la coupe un petit côté mulet qu’il trouvait sympathique. Quelques minutes plus tard, il s’exclame « Et voilà, enculé ! » en jetant le sèche-cheveux à la gueule de Guillaume. Après un temps d’incompréhension, Guillaume se lève et pousse Marco avec une violence pas du tout contenue.

Les derniers mots intelligibles de Marco, maintenu par deux collègues, avant son renvoi pour faute lourde ont été « Touche pas à Valérie, Playmobil ! »

Et voici la réalité…

Une bagarre éclate à cause d’une coupe de cheveux ratée

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