Une bouilloire aux airs d’Hitler sème la zizanie

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« Messieurs, j’en ai la certitude : en cet objet réside l’âme de notre Führer ! »

Parmi cette bande de nostalgiques du IIIème Reich, Lothar était assurément perché plus haut que le nid d’aigle. Mais là, il franchissait la stratosphère. Un authentique V2 de la connerie. L’arme secrète des abrutis, ce Lothar. Il aurait pu avoir l’idée de se faire un feu de camp à bord du zeppelin Hindenburg.

Un crétin. Dangereux de surcroît.

Depuis 15 minutes, dans cette grange discrète qui accueillait les réunions de sa confrérie, il tentait de démontrer par A plus B à ses confrères blondinets qu’Adolf Hitler avait gentiment abandonné son enveloppe charnelle dans ce bunker de Berlin pour prendre ses aises dans ce… truc !

« Je l’ai trouvée par hasard, en me baladant sur le marché de notre bonne ville de Wunsiedel. Un homme, dont je sais qu’il fut un zélé membre des SS et qui n’a d’autre choix aujourd’hui que de rester discret, me l’a montrée. De face, elle ressemble à tant d’autres… Mais de profil ! Regardez, mes amis, c’est une évidence ! »

Face aux 11 autres membres de sa société secrète bavaroise, créée en 1946 sur les ruines encore fumantes du régime nazi, Lothar faisait preuve d’une certitude absolue en exhibant l’objet censé abriter la réincarnation de sa funeste idole. Les regards de ses congénères en disaient long sur leur scepticisme. Dans les yeux de Friedrich en particulier, on tendait plutôt vers la colère sourde face à ce qui ressemblait à un crime de lèse-majesté. Mais Lothar, fier-à-bras autocentré et peu porté sur l’empathie, insistait lourdement.

« Mes chers amis, vous le savez : la svastika, notre croix gammée, est issue des traditions aryennes les plus ancestrales. Elle est le symbole de l’équilibre de l’univers, de son mouvement perpétuel et de la transcendance des âmes. Elle incarne la notion de cycles et, sur les ruines de notre génie, cette croix porte en elle sa propre résurrection.  Il est évident que notre Führer y avait pensé en l’inventant : il voulait nous dire, dès la naissance du national-socialisme, que toute chute porterait en elle les graines d’un renouveau, qu’un nouveau Nouvel Ordre adviendrait forcément… Gardons l’espoir, mes amis, cette défaite n’est que temporaire et demain, préparons-nous à accueillir une nouvelle incarnation de notre chef vénéré… Je vous le répète, j’en ai la certitude : cet objet devant moi est un Graal aryen, le réceptacle temporaire de l’essence d’Adolf Hitler ! »

Friedrich fulminait. Depuis la création de leur groupuscule, Lothar n’avait eu de cesse  que de chercher les signes de la présence réincarnée d’Hitler. L’âme du grand Reich planquée dans une relique ou un être vivant, tel un Dalaï Lama drapé dans un imperméable de cuir noir. Tout pouvait en être le réceptacle : homme, femme, enfant, animal… Lothar aurait été fichu de prétendre qu’Hitler vivait toujours dans le corps d’un Tzigane violoniste, enveloppe charnelle que le Fürher aurait envahie aussi surement que les Sudètes. Friedrich avait écouté sagement son leader de pacotille, habitué qu’il était depuis si longtemps à se laisser convaincre par des arguments insensés ou mortifères. Mais il était aujourd’hui trop ébahi par l’audace débile de Lothar pour rester silencieux.

Car Lothar voulait faire croire que cet objet, probablement aussi con qu’un balai, était possédé par l’âme d’Hitler…

Mais sheiß alors ! C’était une putain de bouilloire !

Une bouilloire en acier, aux reflets vert-de-gris, dont l’anse était recouverte d’une poignée de bakélite noire, et prolongée d’un bec totalement rectiligne. L’embout du couvercle était également conçu en bakélite noire. Vue de profil, les plus imaginatifs ou les plus idiots pouvaient y reconnaître le visage du Führer : la bakélite de l’anse pour les cheveux, l’embout du couvercle pour la moustache, le bec pour le bras habituellement tendu.

Lothar tentait bien de galvaniser son troupeau en l’enjoignant à entonner quelques « Sieg Heil ! » bien sentis mais le cœur n’y était pas. 12 crétins, 12 apôtres d’un culte criminel, tentant de rejouer la Cène autour d’un Graal dont la fonction basique consistait à préparer de l’eau chaude… Lothar était un Messie minuscule, et Friedrich jouerait le rôle de son Judas…

 « Tu me fais honte, Lothar ! Imaginer une seule seconde que notre Führer puisse être réincarné dans ce tas de ferraille, c’est le tuer une seconde fois ! C’est insulter sa mémoire ! Tu ne m’entraineras pas dans le culte idiot de cette bouilloire, sous prétexte que son profil est aryen et moustachu ! »

Lothar était ébranlé, peu habitué à voir son ascendant sur le groupe contesté aussi vertement. D’habitude crédules et dociles, ses ouailles transpiraient le doute, touchés par la prise de parole véhémente de Friedrich. Mais le naturel revint au galop, et Lothar se fit menaçant…

– Tu me déçois, mon ami… Ton engagement ancien pour notre cause m’interdit de sortir mon pistolet et de t’abattre d’une balle dans la tête ! Je ne le ferai pas mais il faut que tu saches que cet objet est assurément touché par la grâce de notre Führer, elle accueille sa sagesse et…

– Cette bouilloire va te remplir une tasse de thé, dumm ! Elle ne va surement pas te pondre une stratégie de blitzkrieg pour envahir la Pologne ! Où as-tu vu qu’une âme pouvait se réincarner dans un morceau d’acier ? Les sages hindous, depuis leurs terres lointaines qui ont été le berceau de la race aryenne, te le diront : seul un être vivant peut recueillir l’esprit d’un défunt !

Friedrich se sentait pousser des ailes. Galvanisé par son audace, il se méfiait néanmoins de la réaction de ses congénères, naturellement poussés à l’obéissance à leur chef plutôt qu’au libre exercice de la moindre pensée critique. L’issue du défi entre les deux hommes était incertaine, et Lothar bénéficiait d’un avantage stratégique colossal : c’était un con violent qui ne doutait de rien. Friedrich scruta ses confrères, essayant de trouver quelque soutien dans leur regard ou un début d’adhésion à ses arguments… Mais les 10 décérébrés qui l’entouraient restaient stoïques. Friedrich se méfiait, car il ne savait que trop bien que l’Histoire avait prouvé que ces types pouvaient perdre leurs nerfs malgré une façade polie. Friedrich choisit d’enfoncer le clou et renchérit.

– Et tente de la frotter, ta bouilloire, pendant que tu y es ! Peut-être que le bon génie Adolf va sortir et te proposer d’exaucer trois vœux ? Tiens, je t’aide : « bouilloire, bouilloire, aide-moi à botter le cul des Russes, envahir l’Angleterre et faire pousser des bananes dans la Ruhr ! »

Friedrich marquait des points. Trois sbires habituellement inconditionnels de Lothar esquissèrent un sourire en coin, qu’ils parvinrent à peine à réfréner sous le regard noir et haineux de leur leader chahuté. La roue semblait tourner en faveur de Friedrich qui devait porter un coup fatal…

– Allez, Lothar, il faut en avoir le cœur net ! Frottons-la ensemble et voyons si cette bouilloire va nous réciter « Mein Kampf » !

Friedrich se dirigea vers Lothar et tendit la main vers l’artefact sacré qui, dans sa fonctionnalité traditionnelle, sifflait au bout de quelques minutes après avoir eu le cul posé sur un feu. Mais son adversaire ne l’entendait pas ainsi : il s’interposa entre la bouilloire et Friedrich et fit écran de son corps, l’empêchant de saisir la relique. Le point de non-retour était désormais atteint… Les deux hommes se bousculèrent, Friedrich tendit les bras en contournant son torse de part et d’autre pour atteindre la bouilloire, Lothar lui empoigna les épaules, Friedrich se dégagea, Lothar l’agrippa par le cou en tentant une strangulation maladroite, Friedrich lui envoya son poing dans le visage, Lothar l’évita, Friedrich trébucha, Lothar l’évita, Friedrich s’affala sur la table où était posée la bouilloire, Lothar fut entrainé par sa chute, Friedrich renversa la table, Lothar s’effondra sur la table, Friedrich tenta de se dégager en regardant la bouilloire rouler sur la terre battue, Lothar fixa la bouilloire puis Friedrich puis la bouilloire puis Friedrich puis…

Les deux belligérants se retrouvèrent l’un et l’autre allongés au sol, la terre battue dans le nez, fixant l’objet de leur convoitise qui s’arrêta de rouler à quelques mètres de leurs corps emmêlés. Tels deux gladiateurs se battant pour récupérer la seule arme disponible dans l’arène, c’était désormais une question de vie ou de mort entre Lothar et Friedrich : attraper cette bouilloire ou mourir.

Friedrich entendit vaguement les 11 témoins de cette bagarre commencer à réagir, tenir des propos contradictoires sur la réaction à avoir face à ce pugilat. Mais Friedrich n’avait qu’une seule chose en tête : ramper jusqu’à cette bouilloire et la détruire, la réduire en poussière, la piétiner et l’enfoncer par le bec dans le crâne creux de Lothar. Qui avait manifestement la même idée.

A quelques centimètres de leur cible, les deux hommes se neutralisèrent, Friedrich serrant ses mains autour du cou de Lothar tandis que ce dernier pressait sa paume droite sur le front de son adversaire. Friedrich tourna la tête et fixa la bouilloire, tout en poursuivant son effort musculaire pour étrangler Lothar…

Un événement inattendu suspendit les hostilités. A quelques centimètres des deux lutteurs, neutralisés par le poids et la force de leurs corps respectifs, la bouilloire bougeait. Elle tremblait alors qu’elle était immobile deux secondes plus tôt… Le bec sur lequel elle prenait appui se détachait du sol puis y retombait presque aussitôt, comme si quelque chose voulait en sortir. Friedrich, Lothar et les 10 témoins du pugilat entendirent quelques sons étouffés qui semblaient vouloir s’échapper de l’objet, qui aurait dû être inanimé comme n’importe quelle bouilloire digne de ce nom… Friedrich regarda à nouveau Lothar pour vérifier que ce qui ressemblait à des paroles ne sortait pas de sa bouche. Mais non : il était en train de perdre connaissance à cause de l’étranglement. Il s’évanouit même au bout de quelques secondes et s’effondra sur Friedrich. Le vainqueur du duel porta à nouveau son regard vers la bouilloire et entendit très distinctement en sortir les mots suivants, prononcés avec une tonalité rugueuse et agressive si familière :

Merde alors ! Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? Il fait noir dans ce bunker !!

La Réalité ?

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